Dans ce qui ressemble à une accélération de l’actualité, la date du 6 février est passée pratiquement inaperçue. Elle rappelle pourtant deux événements qui ont marqué la vie du pays pendant des années. Il y a l’« intifada » du 6 février 1984, qui a marqué un tournant dans la vie de la communauté chiite, et puis le 6 février 2006, qui a vu la conclusion de « l’accord de Mar Mikhaël » entre le CPL et le Hezbollah. Celle-ci a tenu bon pendant plus d’une décennie, avant de tomber véritablement à partir du 8 octobre 2023, avec l’ouverture par le Hezbollah d’un front de soutien au Hamas.
Le coup de force de 1984 a eu un impact déterminant sur l’État libanais et sur une de ses plus importantes institutions, l’armée. Ce jour-là, Nabih Berry prend de facto le contrôle de Beyrouth-Ouest. La troupe, elle, a reçu un coup terrible qui l’a, plus ou moins, marginalisée pendant près de 17 ans, au profit des milices confessionnelles. Il a d’ailleurs fallu attendre le plan de réunification des brigades de l’armée à partir de 1991, par le commandant en chef de l’époque, le général Émile Lahoud, pour que le Liban soit de nouveau doté d’une armée nationale qui regroupe toutes les communautés. Plus de quarante ans plus tard, la mémoire de l’« intifada » rappelle de mauvais souvenirs de l’affaiblissement de l’État et de ses institutions. Elle permet de mesurer le chemin parcouru à ce sujet, notamment avec les récentes positions du chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, sur le monopole des armes par l’État et le refus de considérer le Hezbollah comme une organisation terroriste.
Avec ces positions fermes et claires, le général Haykal a ainsi rendu impossible toute tentative de rééditer le scénario du 6 février 1984, lorsque le commandant de la sixième brigade de l’armée (à grande majorité chiite) à l’époque, Loutfi Jaber, a refusé d’exécuter les ordres du commandement, qui lui demandait de bombarder la banlieue sud et de tirer sur les miliciens du mouvement Amal, entre autres. De nombreux militaires chiites ont alors déserté la troupe, portant ainsi un sérieux coup à l’armée nationale. Il faut rappeler qu’à l’époque, le Liban était encore en grande partie sous occupation israélienne et il avait signé les accords du 17 mai 1983 avec les Israéliens. Ces accords n’avaient pas l’aval d’une partie des Libanais et cela s’est traduit par des attentats contre les forces multinationales alors présentes à Beyrouth et par des affrontements sporadiques entre l’armée et les miliciens d’Amal et du Parti socialiste progressiste à Beyrouth-Ouest. D’ailleurs, suite à ces troubles, les forces multinationales se sont retirées du pays et les accords du 17 mai ont été abrogés en mars 1984. Mais l’armée libanaise a dû attendre la conclusion de l’accord de Taëf et la mise au point d’un plan pour regrouper les brigades, de façon à ce qu’elles représentent toutes une diversité confessionnelle, afin de redevenir une institution qui rassemble les Libanais.
Aujourd’hui, dans un contexte de pressions sur le monopole des armes, certaines parties politiques demandent à l’armée d’utiliser la force contre le Hezbollah pour qu’il rende ses armes. D’autres brandissent le spectre du 6 février 1984. Mais l’attitude du commandement de l’armée montre que les deux tendances ne sont pas conformes à la réalité. Ni l’armée n’a l’intention d’obtenir le désarmement du Hezbollah par la force ni les chiites n’ont l’intention de déserter l’armée. D’ailleurs, les milieux politiques soulignent les éloges qu’Amal et le Hezbollah ont adressés au commandant en chef de l’armée. Ils laissent aussi entendre qu’avec ses déclarations à Washington et le comportement de la troupe dans la zone au sud du Litani, le général Haykal a marqué des points qui seront utiles lorsqu’il faudra passer à la seconde étape du plan de monopole des armes par l’État. Le général Haykal a peut-être provoqué la colère d’un sénateur américain, Lindsey Graham, mais il a certainement gagné l’estime de plusieurs responsables américains et autres, sans parler de sa popularité au Liban, en raison de sa sagesse et de son refus de se laisser entraîner sur le chemin des provocations.
Quant au 6 février 2006, date de l’annonce de l’accord de Mar Mikhaël, on peut aussi dire qu’il n’est pas près de se reproduire. L’accord entre le CPL et le Hezbollah a certes marqué la vie politique du pays pendant des années et aurait constitué, aux yeux de ses soutiens, une première dans l’histoire des relations entre les composantes politiques. Car il ne s’est pas seulement réalisé au niveau des états-majors des deux formations, mais il a aussi touché leurs bases populaires qui, jusqu’à aujourd’hui, continuent à avoir du mal à sortir de cette entente, même si les reproches réciproques qu’elles s’adressent sont souvent amers.
Bien qu’annoncé solennellement, avec un document à l’appui, et qu’il ait abouti, dix ans plus tard, à l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République, l’accord de Mar Mikhaël n’a finalement pas résisté aux défis régionaux et internes. Chacun peut aujourd’hui l’interpréter à sa manière, mais, au moins, les deux anciens alliés ne sont pas devenus des ennemis.


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Merci pour cet article qui a dû exiger beaucoup de recherches sur les événements qui ont marqué l’époque.
14 h 46, le 09 février 2026