Le cheikh salafiste Ahmad el-Assir. Photo d'archives AFP.
Assis dans un fauteuil roulant motorisé, Hilal Hammoud, un responsable des Brigades de la résistance (Hezbollah) et auteur de plaintes contre le cheikh salafiste Ahmad el-Assir et le crooner Fadl Chaker pour « tentative de meurtre » à Saïda en mai 2013, s’avance devant la cour criminelle de Beyrouth lors d’une audience organisée vendredi pour recueillir sa déposition. Renseignement pris par le président de la cour, Bilal Dennaoui, son handicap est dû à une atrophie musculaire et n’a pas de lien avec l’agression dont il affirme avoir été victime au moyen de tirs de balles qui avaient duré « huit minutes ».
De part et d’autre de la cour, composée également de Nadim Nachef et Sara Breich, Ahmad el-Assir et Fadl Chaker occupent les deux box des accusés. Autour d’eux, des militaires cagoulés et casqués montent la garde, armés jusqu'aux dents.
Hilal Hammoud accuse les deux détenus d’avoir incité leurs sympathisants à provoquer l’incident armé, tandis qu’eux-mêmes rejettent toute responsabilité. En parallèle, les deux hommes sont impliqués dans l’affaire des affrontements sanglants avec l’armée à Abra (Saïda), en juin 2013 : Fadl Chaker, qui s’est rendu en octobre dernier après s’être réfugié pendant une douzaine d’années dans le camp de Aïn el Héloué, fait actuellement l’objet d’un procès devant le tribunal militaire, tandis qu’Ahmad el-Assir a déjà été jugé et condamné pour son rôle dans ces événements.
À l’issue de l’audience de vendredi, les avocats du cheikh et du chanteur, ainsi que ceux de Bilal Halabi, Hadi Kawas, Abdel Nassar Hneiné – trois autres prévenus ayant comparu libres – ont demandé au juge Dennaoui un délai pour préparer leurs plaidoiries. Lors d’une audience précédente, le 9 janvier, ce dernier leur avait proposé de plaider lors de la séance suivante, en amont de son prononcé du jugement. Réputé pour ne pas tarder dans la tenue de ses audiences, le magistrat a néanmoins dû reporter la prochaine session jusqu'au 24 avril, afin d’éviter une éventuelle arrestation de ces trois prévenus pendant le ramadan qui débute dans une dizaine de jours, et de dépasser les vendredis saints prévus en avril prochain, la cour ne siégeant que les vendredis.
Debout pendant deux heures
Ahmad Assir porte des lunettes à monture noire, sa barbe est désormais plus sel que poivre. Coiffé d’une calotte noire et vêtu d’une abaya couleur camel, il arbore les mêmes teintes que lors de l’audience précédente.
Le regard caché derrière des lunettes aux verres foncés, Fadl Chaker est, pour sa part, vêtu d’une chemise blanche immaculée et d’un pantalon noir, assortis à des baskets noires soulignées d’un liseré blanc.
Tous deux resteront debout durant plus de deux heures d’audience. Pourtant, lors de la séance du 9 janvier, ils avaient été invités à s’asseoir, ne se levant que lorsqu’ils devaient prendre la parole. Si, vendredi, Fadl Chaker se tenait parfaitement droit, Ahmad-el Assir s’appuyait la plupart du temps sur le pupitre de son box, s'accroupissant à deux reprises pour se dégourdir les jambes.
Provocation et tirs nourris
Invité par le juge Dennaoui à relater sa version des faits le jour de l’incident, Hilal Hammoud indique qu’il s’était rendu au domicile de ses parents, situé à proximité du bureau de Fadl Chaker, et d’un immeuble où habite le chef du bureau de Ahmad el-Assir, dans le quartier de la mosquée Bilal Abdel Rabah, à Saïda. Le cadre du Hezbollah affirme que pour éviter toute « provocation », il a franchi discrètement un barrage que dressent « parfois » des éléments affiliés au cheikh salafiste. Selon ses dires, tout a commencé lorsque, vingt minutes plus tard, il est sorti sur la véranda de l’appartement parental situé au 3e étage. Des hommes rassemblés sous l’immeuble, dont Bilal Halabi –chauffeur de l’épouse de Fadl Chaker – l’ont alors insulté en le traitant de « porc ». « Vous-mêmes vous êtes des porcs ! » a répliqué Hilal Hammoud, expliquant à la cour que ces animaux sont connus pour s’accoupler avec leur mère. Le plaignant affirme avoir immédiatement contacté un responsable du parti pour l’informer qu’il a été « provoqué ».
Les événements se sont ensuite accélérés. « Hadi Kawas, partisan d’Ahmad el-Assir, a braqué une arme en me disant qu’il voulait m’écraser le cou, ce qui m’a poussé à le menacer de la même manière », indique M. Hammoud. D’après ses dires, Bilal Halabi a ouvert le feu à l’aide d’une kalachnikov, touchant la véranda, et le contraignant à se réfugier à l’intérieur de l'appartement. Toujours selon le plaignant, les tirs provenaient notamment de l’emplacement du bureau de Fadl Chaker et du domicile de Abdel Nasser Hneiné – l'un des trois prévenus. Il affirme qu’environ 180 balles ont touché l'appartement lors de ces tirs nourris. À une question de Mohammad Sablouh, avocat d’Ahmad el-Assir, sur l’existence de photos montrant l’impact des balles, Hilal Hammoud répond par la négative, précisant que sa maison a ensuite été endommagée lors des événements de Abra.
Le plaignant déclare s’être ensuite réfugié chez son voisin de palier, avant que des éléments armés ne forcent la porte de l’appartement de ses parents. « Une foule d’environ 400 individus, dont certains armés, s’est formée sous l’immeuble », précise M. Hammoud, assurant avoir entendu la voix de Fadl Chaker les inciter à incendier l’immeuble s’il n’en sortait pas. L'avocate du chanteur, Me Amata Moubarak, lui demande alors : « Comment avez-vous pu entendre et reconnaître sa voix sous le crépitement des balles ? » « Les tirs ont duré huit minutes, mais les tensions se sont prolongées pendant près de cinq heures, depuis le début de l’agression vers 16h50, jusqu’aux environs de 21h45, moment où une patrouille de l’armée est venue m’exfiltrer de l’appartement de mon voisin », répond Hilal Hammoud.
Le juge Dennaoui demande ensuite : « Qu’est-ce qui a empêché les éléments armés, durant ces cinq heures, de prendre d’assaut la maison de votre voisin et de vous tuer ? » Réponse du plaignant : « C’est probablement grâce à Zaher Midani, un proche de l’épouse de mon voisin qui se trouvait avec eux et qui les en a empêchés. »
Rappelant que le plaignant s’était désisté de son recours judiciaire contre Fadl Chaker, le président du tribunal lui en demande la raison. Hilal Hammoud répond que le successeur désigné de Hassan Nasrallah, Hachem Safieddine – lui-même assassiné par Israël en octobre 2024 – lui avait ordonné de se désister de toute action, dès lors qu’une demande lui était faite. Lors de l’audience précédente, le crooner avait affirmé avoir versé une somme, en contrepartie de ce désistement, via des intermédiaires, sans en préciser toutefois le montant. Ce qu’a nié M. Hammoud. Fadl Chaker a alors demandé la parole, affirmant que ce qui lui importe est d’être innocenté par la cour, même si la partie civile a abandonné sa plainte.


