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Nos lecteurs ont la parole

L’autel de Dieu, les souffrances, les prières et moi !

Je me trouve aujourd’hui dans un hôpital pour y accompagner un patient. Les hôpitaux possèdent cette atmosphère altérable, curieuse et vulnérable : des murmures continus chargés d’angoisse contenue, des pas feutrés, des regards parfois perdus, souvent levés vers le ciel comme on lève les yeux vers une dernière étoile. Une gravité douce y flotte, suspendue, comme si les murs eux-mêmes avaient appris, au fil des décennies, à recueillir les prières, les peurs et les espérances déposées entre leurs pierres.

En marchant dans l’un des couloirs, mon regard est attiré, sur ma droite, par une petite porte discrète. Sur le bois, un mot : chapelle. Je pousse la porte. À l’intérieur, un crucifix se dresse face à moi. Rien d’ostentatoire, rien de spectaculaire. Pas de mise en scène. Simplement une présence. Une présence silencieuse, qui ne s’impose pas par le discours, mais par le recueillement qu’elle appelle.

Dans ce face-à-face bref, paisible et dense à la fois, je dépose ma journée comme on dépose un fardeau au seuil d’une maison familière. J’y glisse aussi quelques inquiétudes, sans bruit, sans emphase. Je remercie, tout simplement, dans une intimité nue, sans témoin. Puis je referme la porte, doucement, et je reprends ma marche.

Cette chapelle est légitime. Elle a toute sa place ici. Cet hôpital est né dans les bras de religieuses missionnaires, portées par une foi, une vocation et un engagement profondément enracinés dans la tradition chrétienne. Il a été longtemps confié à des délégations étrangères, dont l’apport intellectuel, médical et humain a durablement marqué l’institution. Trouver un lieu de culte chrétien en ces murs n’a donc rien de surprenant. Au contraire, cela s’inscrit dans une continuité historique et spirituelle qui mérite d’être reconnue et respectée. Effacer cette présence serait une erreur. Renier cette histoire serait une forme d’oubli.

Mais reconnaître cette légitimité n’exclut pas la réflexion. Bien au contraire.

En poursuivant mon chemin, je m’attendais presque naturellement à découvrir un autre espace. Un lieu tout aussi paisible, tout aussi silencieux, destiné à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans la tradition chrétienne. Un espace neutre, dépouillé, ouvert à l’essentiel. Un lieu où un musulman, un croyant d’une autre tradition, ou même une personne sans appartenance religieuse précise, pourrait se recueillir, déposer son angoisse, murmurer une prière ou simplement se taire. Or un tel lieu ne s’offrait pas. Aucun espace pensé pour l’intériorité universelle. Aucun refuge pour une prière sans confession. C’est alors qu’un léger malaise s’est installé, non comme une accusation, mais comme une invitation à s’interroger.

Car ce qui interpelle n’est pas la présence de la chapelle chrétienne. Ce qui questionne, c’est l’absence d’un espace équivalent pour les autres. Comme si, dans un lieu où la souffrance humaine est partagée par tous, la dimension spirituelle ne concernait qu’une partie des personnes accueillies. Comme si la prière devait être identifiée, codifiée, inscrite dans un cadre précis pour trouver sa place.

Une question s’est alors imposée, presque malgré moi : dans Sa sagesse infinie et Son amour absolu, le bon Dieu n’entendrait-Il que certaines prières ? Qu’en est-il des autres malades, de confession différente, de leurs proches, de leurs silences face à leurs souffrances ? Leur parole intérieure serait-elle moins digne d’être accueillie ? Il est difficile d’imaginer un Dieu qui hiérarchise la douleur ou trie les supplications selon les rites. Et pourtant, nos institutions peuvent parfois, sans intention malveillante, donner cette impression, par héritage, par habitude, par manque de questionnement.

Or la tradition chrétienne elle-même, celle-là même qui a fondé cet hôpital, repose sur l’accueil de l’autre, sur la compassion sans condition, sur l’attention portée à toute souffrance humaine. Le soin, dans cette perspective, ne se limite pas au corps ; il s’étend à la dignité de la personne dans sa totalité. Le Christ n’a jamais demandé à celui qui souffrait quelle était son appartenance avant de lui tendre la main.

Le souhait qui émerge ici n’a rien de radical ni de revendicatif. Il est simple, presque évident : que des espaces de recueillement puissent exister pour tous. Pour les chrétiens et pour les musulmans. Pour ceux qui prient avec des mots et ceux qui prient en silence. Sans distinction de religion. Offrir de tels lieux ne signifie en rien renier l’héritage des missionnaires, ni nier leur apport essentiel. Cela signifie, au contraire, prolonger cet héritage dans un esprit fidèle à l’humanisme et à l’amour qui l’ont fondé.

Toute institution est héritière d’une histoire, inscrite dans un contexte donné. Les missions étrangères au Liban ont œuvré avec foi et conviction, dans un cadre historique particulier, avec les limites et les représentations de leur temps. Aujourd’hui, dans un Liban profondément pluriel, cette histoire peut être relue non pour être jugée, mais pour être pensée à la lumière des réalités présentes et des besoins humains contemporains. Cette démarche n’appelle ni condamnation ni rupture, mais un dépassement serein. Elle invite à faire évoluer les formes sans trahir l’esprit. À inscrire les institutions dans une continuité vivante, attentive à la dignité de chacun.

Sommes-nous parfois si habitués aux cadres confessionnels que nous en oublions l’évidence la plus simple : tout être humain a le droit de se recueillir, de prier ou de se taire dans la paix, le respect et la dignité ? Dans un hôpital, plus qu’ailleurs, cette évidence devrait s’imposer naturellement.

Comme l’écrivait saint Augustin : « Dieu est plus intime à moi-même que je ne le suis à moi-même. » Cette intimité ne connaît ni frontières, ni rites exclusifs, ni portes fermées. Elle traverse les silences, les croyances et les différences. Elle habite chaque être humain.

La prière est humaine avant d’être confessionnelle. Elle est ce souffle discret que l’on confie à plus grand que soi lorsque les mots viennent à manquer. Ouvrir des espaces pour cette intériorité partagée, ce n’est pas effacer le passé, mais lui donner une profondeur nouvelle.

Car là où l’homme souffre, espère et se recueille, une présence est déjà là, silencieuse, universelle et profondément respectueuse.

La souffrance comme la prière est humaine ; elles appartiennent à l’humain, au-delà de toute distinction de confession, de rite ou de religion. Alors, ensemble prions !…

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes. 

Je me trouve aujourd’hui dans un hôpital pour y accompagner un patient. Les hôpitaux possèdent cette atmosphère altérable, curieuse et vulnérable : des murmures continus chargés d’angoisse contenue, des pas feutrés, des regards parfois perdus, souvent levés vers le ciel comme on lève les yeux vers une dernière étoile. Une gravité douce y flotte, suspendue, comme si les murs eux-mêmes avaient appris, au fil des décennies, à recueillir les prières, les peurs et les espérances déposées entre leurs pierres. En marchant dans l’un des couloirs, mon regard est attiré, sur ma droite, par une petite porte discrète. Sur le bois, un mot : chapelle. Je pousse la porte. À l’intérieur, un crucifix se dresse face à moi. Rien d’ostentatoire, rien de spectaculaire. Pas de mise en scène. Simplement une...
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