Rechercher
Rechercher

Culture - Disparition

Avec Souheil Mneimneh, Beyrouth perd l’un de ses gardiens

Chercheur et militant du patrimoine, il documentait la ville image après image. Emporté par un arrêt cardiaque à l’âge de 73 ans, il laisse un vide dans la mémoire urbaine de la capitale.

Avec Souheil Mneimneh, Beyrouth perd l’un de ses gardiens

Souheil Mneimneh, gardien discret du patrimoine beyrouthin. Photo tirée du Facebook de Mneimneh

Son dernier partage sur Facebook ressemble aujourd’hui à une prémonition. Une aquarelle de son ami, l’artiste Hassan Turk, intitulée Ces quelques feuilles et des mémoires. On y voit un vieil homme, appuyé sur une canne, debout devant des constructions envahies par les herbes folles. Une silhouette fragile face au temps, mais encore debout. L’image date de deux jours à peine. Puis Souheil Mneimneh est parti, subitement, emporté par un arrêt cardiaque à l'âge de 73 ans, laissant près de 19 000 abonnés orphelins de ces publications quotidiennes qui faisaient de sa page bien plus qu’un fil d’archives : un espace de transmission vivante.

Chaque jour, il donnait à voir Beyrouth autrement. Tantôt une toile de Louis Enault datant des années 1860, tantôt une photographie du Beyrouth des années 1960, tantôt encore une image plus récente révélant ce qu’il reste de la ville ancienne. Il partageait aussi des œuvres envoyées par des amis artistes ou par de simples lecteurs, toujours accompagnées de récits courts, précis, sensibles. Chez lui, l’image n’était jamais décorative : elle appelait une histoire, une mémoire, un contexte.

Pour l’acteur et dramaturge Ziad Itani, cette démarche relevait d’une urgence collective : « Les artistes ont souvent réclamé un lieu ou une structure capable de réunir toutes les sensibilités pour préserver la mémoire de la ville. Beaucoup ont écrit sur l’histoire de Beyrouth – Samir Kassir, Raef Imadeddine – mais l’histoire ne se limite pas à la grande histoire. » Et d’ajouter : « Par un effort individuel, Souheil s’est donné pour mission d’être le gardien de l’histoire de la ville, de son patrimoine, de ses récits populaires et moins populaires. Il a transformé une page devenue référence en une association. Cela donne la mesure de la perte. J’ai peur qu’il n’y ait personne pour prendre la relève. Nous perdons un trésor d’informations sur le patrimoine populaire, le turath chaabi. »

Une aquarelle de l’artiste Hassan Turk, intitulée "Ces quelques feuilles et des mémoires", dernier partage de Souheil Mneimneh sur les réseaux sociaux. Photo Facebook de Mneimneh
Une aquarelle de l’artiste Hassan Turk, intitulée "Ces quelques feuilles et des mémoires", dernier partage de Souheil Mneimneh sur les réseaux sociaux. Photo Facebook de Mneimneh

Natif de Beyrouth en 1952, pharmacien de formation, Souheil Mneimneh était l’un des fondateurs de l’association Turathna Beyrouth (Beirut Heritage Society), qu’il a présidée, mais dont il était surtout « l’âme vive ».

Souheil Mneimneh laisse derrière lui un vide qui dépasse le cercle des spécialistes. Au-delà de son métier de pharmacien, exercé avec rigueur, il était un militant discret, un chercheur passionné des questions patrimoniales et environnementales de Beyrouth. Il s’est imposé comme l’une des figures majeures de la documentation et de la préservation de la mémoire urbaine de la capitale, à une époque où l’oubli progresse aussi vite que les chantiers.

Il connaissait les vieux quartiers, les khans, les familles, les théâtres disparus, les cafés, les souks recouverts de toile. Il savait relier les récits savants aux histoires populaires, sans jamais hiérarchiser les mémoires. Il intervenait régulièrement dans les médias, sur les plateaux de télévision ou lors de rencontres culturelles, toujours avec la même exigence de précision, la même générosité dans le partage.

Souheil Mneimneh (à droite) en compagnie de Michel Rouhana, artiste et president du Syndicat des artistes et sculpteurs libanais. Photo Facebook de Mneimneh
Souheil Mneimneh (à droite) en compagnie de Michel Rouhana, artiste et president du Syndicat des artistes et sculpteurs libanais. Photo Facebook de Mneimneh

Dans les mots du journaliste Élias el-Atrouni : « Souheil n’était pas un amoureux ordinaire de Beyrouth. Il lui était voué. Il s’y consacrait corps et âme, éclairant les zones restées dans l’ombre d’un passé qu’il savait encore largement à explorer. » Et de rappeler cette conviction qui le guidait : « La valeur urbaine de Beyrouth ne saurait se réduire à une lecture strictement historique. Chaque époque recèle des strates enfouies qu’il faut interroger pour rendre justice à la civilisation et à l’éclat de la ville. »

Pour Bachir Osmat, la relation avec Souheil est née sans rencontre physique : « Les réseaux sociaux ne remplacent ni la rencontre ni la chaleur d’un geste. Et pourtant, il arrive que s’y tissent des affinités discrètes. Mon amitié avec Souheil était de celles-là. » Il poursuit dans son hommage publié sur les reseaux sociaux : « Il ne s’abritait pas derrière des titres. Ce qui frappait, c’était la justesse de ses interventions, sa jeunesse d’esprit, son calme. Beyrouth, chez lui, n’était pas un objet d’étude, mais un organisme vivant à protéger. »

Cette rigueur, Souheil Mneimneh la résumait lui-même sans détour : « Le véritable historien est celui qui documente, vérifie et écrit pour la postérité ; le scribouillard se contente d’amuser la galerie. Que certains cherchent à divertir, soit. Mais jamais au détriment de l’histoire d’une ville. »

Portrait de Souheil Mneimneh par l'artiste Tom Young intitulé « Le gardien du patrimoine de Beyrouth », 2025. Photo tirée du compte Facebook de Mneimneh
Portrait de Souheil Mneimneh par l'artiste Tom Young intitulé « Le gardien du patrimoine de Beyrouth », 2025. Photo tirée du compte Facebook de Mneimneh

Une exigence partagée par l’écrivain Henry Zoughaib, pour qui Souheil n’était pas un simple ami : « Il n’était pas pour moi un ami venu de Beyrouth. Il était la mémoire même de Beyrouth. » Zoughaib se souvient : « Jamais je n’ai cherché une image, une date ou une information sans qu’il ne me la fournisse, avec la joie de celui qui ajoute une lumière de plus à sa ville. Il considérait son parcours comme une mission : ancrer Beyrouth dans la mémoire collective. »

Le photographe Eddy Choueiri évoque, lui, la modestie du personnage : « Je me souviens de notre premier contact téléphonique. Sa voix bienveillante, sa générosité. Nos cafés ensemble sont devenus une référence pour nous, chercheurs. Il nous proposait des sujets que seuls quelques grands spécialistes connaissent. » Et de conclure : « Chacun de mes livres sur le patrimoine libanais est un hommage à Souheil. L’amour de Beyrouth qu’il a inspiré restera gravé en nous. »

Souheil Mneimneh croyait que les villes se construisent autant par la mémoire que par la pierre. Que le patrimoine n’est pas un luxe culturel, mais une responsabilité publique. En disparaissant, il laisse Beyrouth un peu plus vulnérable, mais aussi mieux documentée, mieux transmise, mieux aimée.

Son dernier partage sur Facebook ressemble aujourd’hui à une prémonition. Une aquarelle de son ami, l’artiste Hassan Turk, intitulée Ces quelques feuilles et des mémoires. On y voit un vieil homme, appuyé sur une canne, debout devant des constructions envahies par les herbes folles. Une silhouette fragile face au temps, mais encore debout. L’image date de deux jours à peine. Puis Souheil Mneimneh est parti, subitement, emporté par un arrêt cardiaque à l'âge de 73 ans, laissant près de 19 000 abonnés orphelins de ces publications quotidiennes qui faisaient de sa page bien plus qu’un fil d’archives : un espace de transmission vivante.Chaque jour, il donnait à voir Beyrouth autrement. Tantôt une toile de Louis Enault datant des années 1860, tantôt une photographie du Beyrouth des années 1960, tantôt encore...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut