La visite du chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, accompagné de son adjoint Ahmad Mhanna, à Baabda n’a pas surpris les milieux politiques, qui s’attendaient plus ou moins à une telle tentative de rapprochement après le froid qui a frappé les relations entre la présidence et le parti chiite. Par contre, ce qui a surpris, ce sont les propos de Raad à l’issue de son entretien avec le président Joseph Aoun. Dans ce qui paraissait être une déclaration préparée à l’avance, il s’est voulu positif, qualifiant la rencontre de « franche et responsable ». Il a même déclaré que le Hezbollah « tient à l’entente et à la coopération pour réaliser les objectifs de tous les Libanais et pour que l’État puisse assumer la responsabilité de la souveraineté du pays, quitte à le soutenir lorsque le besoin s’en fera sentir ». Même si la formule est nuancée, le contenu reste clair et il montre que le Hezbollah est convaincu que c’est à l’État d’assurer la souveraineté du pays et il annonce franchement vouloir coopérer dans ce but.
Cette déclaration, qui devrait résumer l’esprit de la rencontre de Baabda, intervient après le discours considéré comme violent du secrétaire général du Hezbollah, Naïm Kassem, dans lequel il avait laissé entendre que la formation étudiait les possibilités et la forme de soutien à l’Iran si ce pays était attaqué. Elle intervient également après les critiques adressées par la base populaire du Hezbollah au chef de l’État, à la suite de déclarations à l’égard de la formation. qu'il a appelée à faire preuve de « raison ». La tension est immédiatement montée dans la rue, sur fond du passage inéluctable à la seconde phase du plan de l’armée pour le monopole des armes, censée porter sur la région au nord du Litani. On aurait ainsi cru le pays au bord de l’explosion interne, en plus de la tension régionale et des menaces israéliennes.
Mais les deux parties se sont empressées de laisser entendre qu’elles souhaitent mettre un terme à cette tension qui ne sert pas les intérêts du pays en cette période particulièrement délicate. C’est alors que le président de la Chambre, Nabih Berry, a décidé d’intervenir. Mais il devait d'abord commencer par apaiser les relations entre son mouvement, Amal, et le Hezbollah. Des rencontres ont en effet eu lieu à plusieurs niveaux, d’abord entre lui et des responsables du Hezbollah, puis entre des responsables des deux formations, notamment au Sud, avant d’aboutir à une annonce solennelle d’alliance entre les deux mouvements pour les élections législatives dans toutes les circonscriptions.
Cette démarche achevée, Nabih Berry s'est tourné vers Baabda et vers le Sérail et il a décidé de tenter de rapprocher les points de vue dans le but de faire baisser la tension avec le Hezbollah. Il avait avec lui le principal conseiller du chef de l’État, le général André Rahal, qui, depuis le début, suit de près les relations entre les deux parties et veille à maintenir le dialogue ouvert. M. Berry a ainsi expliqué à ses interlocuteurs les difficultés que traverse actuellement la communauté chiite, qui vit dans la crainte et la précarité, sans pouvoir rentrer dans ses villages ni réparer ses maisons. C’est ainsi que, juste après la démarche du chef du législatif, le gouvernement a décidé de faire un pas vers le lancement de la reconstruction des localités détruites, en adoptant un mécanisme précis. Dans ce sillage, le président Aoun a récemment reçu une délégation des habitants des localités frontalières et leur a assuré que l’État considère la reconstruction comme l’une de ses priorités. De même, le Premier ministre Nawaf Salam s’apprête à se rendre au Sud au cours du week-end.
Avec ces démarches, la rencontre entre Mohammad Raad et le chef de l’État s’est déroulée dans les meilleures conditions possibles. M. Raad a ainsi affirmé que le Hezbollah se tient derrière l’État dans la réalisation de la souveraineté. Ce qui peut être considéré comme un pas en direction de l’État et comme une volonté de coopérer avec lui dans ce domaine, ainsi que dans celui de la défense du Liban. Selon des sources proches des deux parties, au cours de cette rencontre, il a été longuement question de ce que compte faire le Hezbollah en cas d’attaque américaine contre l’Iran et ce dernier aurait réitéré la position annoncée par Naïm Kassem à ce sujet. Autrement dit, le Hezbollah se sent concerné, mais il étudiera sa réaction au moment opportun. En fait, le Hezbollah a laissé entendre qu’il ne songerait pas à attaquer le premier, mais si les Israéliens décidaient de le frapper, il pourrait riposter, tout en assurant qu’il se tient derrière l’État.
Au final, il est clair que le Hezbollah préfère maintenir le flou, sans doute pour laisser les Israéliens dans le doute, mais aussi parce qu’il préfère attendre les développements sur le terrain. Mais Mohammad Raad a tenu à ce que ses propos soient apaisants et positifs, sous le plafond de l’État, car il est convaincu que son parti n’a pas intérêt, en ce moment précis surtout, à couper les ponts avec les responsables, qu’il s’agisse du président de la République ou du Premier ministre, alors qu’il a plus que jamais besoin d’être entouré par l’État et par ses institutions. Il veut donc à la fois ne pas braquer les responsables et calmer ceux qui, au sein de sa propre base, désapprouvent ce qu’ils considèrent comme une capitulation. Les divergences entre le Hezbollah et les responsables n’ont sans doute pas été réglées, mais ce dernier a réitéré sa décision de ne pas se laisser entraîner dans des confrontations internes. Reste à savoir comment il compte s’y prendre pour y arriver.


Excellente analyse et une suite méthodique dans les idées.
19 h 23, le 06 février 2026