Entretiens

Jonas Hassen Khemiri : « Chacun de mes romans est un pays où je me sens chez moi »


Jonas Hassen Khemiri : « Chacun de mes romans est un pays où je me sens chez moi »

© Max Burkhalter

Né à Stockholm en 1978, d’un père tunisien et d’une mère suédoise, Jonas Hassen Khemiri est une étoile montante des lettres. Ses sept romans ont reçu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Per Olov Enquist 2007, le prix Ibsen 2011, et le prix August 2015, considéré comme le Goncourt suédois. En France, La Clause paternelle a été distingué par le prix Médicis étranger en 2021. Quant à ses sept pièces de théâtre, elles ont été montées par une centaine de compagnies à travers le monde et ont souvent été jouées à guichet fermé. Ses livres ont été traduits en trente-cinq langues. Khemiri a vécu à Stockholm, à Paris pendant ses études universitaires, avant de s’installer à New York. Il enseigne actuellement à NYU (New York University).

Il a rencontré le succès dès son premier roman Un œil rouge, qui s’est vendu à 200 000 exemplaires en Suède. Son personnage principal est un jeune garçon de 15 ans qui écrit un journal et fait usage de la langue comme d’un outil lui permettant de se créer une identité. Il invente un suédois écorché, y introduisant beaucoup de fautes de grammaire et d’orthographe afin de lutter contre ce qu’il appelle le « plan d’intégration » et de prendre de la distance par rapport à l’identité suédoise. Les thèmes de ce premier livre dessinent déjà ce qui sera au cœur de l’œuvre de l’écrivain : les questions d’identité et de métissage, le poids des préjugés, le racisme, le rôle de la langue dans la construction des différentes versions de soi et des modalités de ses appartenances, la force des mots et leur capacité à changer le monde.

Dans son second roman, Montecore, un tigre unique, deux voix alternent par le biais de courriers pour raconter l’histoire d’un père disparu. La voix du fils est influencée par la langue des banlieues et l’argot ; l’autre voix, celle d’un ancien ami du père, s’appuie sur une langue inventive, métaphorique et émaillée de néologismes. Le fils – qui se prénomme Younis mais dont le prénom a été traduit en Jonas – va s’imposer comme une figure récurrente de l’univers littéraire de Khemiri, sorte de double de l’écrivain. L’imbrication des questions d’immigration et de filiation est le centre de gravité du récit, comme ce sera à nouveau le cas dans La Clause paternelle. Trois personnages dans ce roman-là, le père, le fils et la sœur que l’on suit pendant dix jours. Le père est en train de perdre la vue et il a besoin de ses enfants. Ce qui ne va pas de soi, puisqu’il a été un père absent, voire déficient. Le fils estime donc qu’il est temps de récuser la clause paternelle qui stipule qu’un enfant est responsable de son père. Le roman questionne ainsi le caractère inexorable des liens familiaux et la difficulté de se sentir libre sans rejeter ses attachements originels.

Dans son dernier et magistral roman Les Sœurs, paru chez Actes Sud, on retrouve de nombreux fils thématiques tissés entre ses précédents ouvrages. On y suit trois sœurs pendant trente-cinq ans, par le moyen d’une structure temporelle très originale : une succession de sept parties, couvrant un an pour la première, six mois pour la seconde, et des périodes de plus en plus courtes jusqu’au livre sept qui raconte une minute. Ces sœurs cherchent à échapper à une malédiction qui les hante : ce que vous aimez, vous le perdrez. Elles ont chacune développé leur stratégie pour tenter de vivre avec le poids de cette malédiction. Ces trois personnalités vibrantes et profondément attachantes sont incarnées avec brio dans ce roman, après avoir été « des voix » qui s’adressaient à l’écrivain en anglais. On les suit dans les presque sept cents pages du roman sans se lasser, on tremble pour elles, mais on rit aussi beaucoup tant l’humour est une constante des livres de Khemiri, un humour qui n’est jamais sarcastique mais tendre et complice. De tout cela et de bien d’autres choses, nous avons échangé avec l’écrivain.

Ce livre fait près de 700 pages. Combien de temps d’écriture cela représente-t-il pour vous ? Y a-t-il eu des versions successives ou avez-vous tout de suite trouvé la forme qui vous convenait ?

J’ai mis cinq ans pour écrire ce roman. C’était un processus bizarre, je n’avais jamais écrit de livre aussi long. J’ai eu, comme lecteur, quelques expériences avec des livres longs tels que Guerre et Paix, Les Buddenbrook, et c’était comme visiter un pays que je ne voulais pas quitter. Ça me renvoyait à des souvenirs d’enfance où les livres me semblaient plus vrais que ma propre vie, et c’était une expérience de joie. Avec Les Sœurs, j’ai donc eu envie d’élargir la toile, inspiré par la construction de Guerre et Paix qui est un roman long et dense mais découpé en chapitres courts. Le contraste entre la brièveté des chapitres et la très forte présence des personnages y est très marquant. Et puis c’était la première fois que j’écrivais dans une autre langue que la mienne. Les trois sœurs se sont adressées à moi en anglais. J’ai accepté d’écrire en anglais parce que les sœurs voulaient vraiment raconter dans cette langue, mais je ne savais pas combien de pages j’écrirais, si je m’arrêterais au bout de 100 ou 200 pages… Et finalement, j’ai tout écrit en anglais. Et j’ai réalisé que j’avais eu besoin de l’anglais parce que les parties qui correspondaient à de vrais épisodes de ma vie, je n’aurais pas pu les écrire en suédois. Il me fallait la distance que me donnait le passage à une langue autre que ma langue maternelle pour dire la vérité. J’ajoute qu’avant d’écrire ce roman, j’ai lu les biographies de pas mal d’écrivains tels que Beckett, Conrad ou Ágota Kristóf qui ont trouvé une grande liberté en changeant de langue.

Alors, est-ce vous qui avez retraduit votre roman en suédois ?

Mon éditeur était perplexe quand je lui ai apporté mon manuscrit. Il m’a dit que je vivrais sans doute difficilement de confier mon texte à quelqu’un d’autre, mais en même temps, le traduire moi-même pouvait être compliqué à vivre et il n’y avait donc pas de bonne solution. Puis, j’ai repensé à Nabokov qui n’a pas traduit ses livres, mais les a réécrits dans une autre langue, russe ou anglais. J’ai donc fait de même : j’ai réécrit une nouvelle version du roman en suédois. Il me fallait trouver une manière de me sentir chez moi dans chacune des deux langues. Finalement, il y a donc deux versions de ce livre, et même une troisième puisque mon éditeur américain voulait une traduction à partir de la version en suédois. J’ai donc écrit trois fois ce texte et je ne crois pas qu’il y ait une version plus authentique que l’autre. Dans chacune j’ai essayé d’utiliser les pouvoirs de la langue. Le suédois par exemple est une langue minimaliste, moins flamboyante, avec un vocabulaire plus resserré que l’anglais mais qui permet d’autres procédés et avec chaque version, le processus créatif se renouvelait et me fascinait.

Chacun de vos livres a une structure originale, qu’elle soit temporelle ou stylistique. Avez-vous besoin de vous donner une structure comme contrainte de départ ou celle-ci émerge-t-elle au fil de l’écriture ?

Vous avez raison, avec chacun de mes projets, j’ai vécu un moment-clé où la structure temporelle s’est clarifiée. Le lien entre la structure du roman et le découpage du temps est important pour moi, c’est une manière de me sentir plus libre dans l’écriture. Par exemple, dans La Clause paternelle, je voulais raconter l’histoire d’une famille, et je me demandais : c’est quoi le début de cette histoire ? Qu’est-ce qui va se passer si je raconte l’histoire de cette famille sur dix jours ? Le choix de ce resserrement du temps m’a donné une nouvelle manière de me stimuler, de devenir curieux, d’être vraiment fasciné par ce projet. Avec Les Sœurs, j’ai réfléchi à la façon dont le temps s’accélère avec l’âge. Quand j’étais enfant, les vacances d’été me paraissaient tellement longues, alors qu’à quarante ans, elles filent en dix minutes ! Je voulais capter cette accélération du temps dans le roman, d’où le découpage en sept parties qui se déroulent sur un an, puis six mois, jusqu’à la dernière partie qui ne dure qu’une minute.

La récurrence de certaines thématiques ou de certains personnages (le père absent ou incompétent, le fils instable, les déchirements identitaires…) laisse entrevoir qu’il y a une part autobiographique dans chacun de vos romans. Est-ce le cas ? Et prenez-vous plaisir à jouer avec ce mélange autobiographie/fiction ?

Cette question me fascine. Il y a en effet une part de moi dans chacun de mes livres. Avec Les Sœurs, c’est spécial parce que c’est la première fois que je raconte de vrais souvenirs. Chaque chapitre commence par un vrai souvenir puis se développe par la fiction. La frontière entre réel et fiction est devenue très fluide au fil de l’écriture. Les trois sœurs sont progressivement entrées dans ma vie, et moi dans la leur. J’étais aussi fasciné par le fait que le simple usage d’un nom, Jonas, donne une forte dimension de vérité à ce que je raconte. Le lecteur se dit : ça doit être vrai puisque c’est de Jonas qu’il s’agit. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Beaucoup de mes vrais souvenirs, je les ai donnés aux sœurs… J’ai toujours aimé les livres où je perçois que l’auteur a pris un risque, a révélé une partie de lui-même. C’est une manière d’inviter le lecteur à la proximité. Au début de l’écriture, je me disais, il y a des choses de moi que je n’aime pas, la tendance dépressive de Jonas, les voix qu’il entend et qui le hantent, je ne voulais surtout pas en parler, je voulais cacher ça. Mais finalement, les mettre dans un roman m’a permis de me mettre en empathie avec moi-même, de mieux me comprendre. Il était donc important de dévoiler précisément ce que je voulais cacher. Je crois vraiment que l’acte d’écrire et de lire a le potentiel de nous changer, de faire de nous une meilleure personne. Je ne suis pas le même quand j’écris et quand je suis dans le métro. La fiction a le pouvoir d’inviter la meilleure partie de nous-même à s’exprimer et à accepter ces aspects de nous que nous n’aimons pas. J’ajoute que je suis un écrivain animé par la joie.

D’où vient la terrible malédiction qui plane sur les sœurs dans tout le roman : tout ce que vous aimez, vous le perdrez ?

J’ai vécu moi-même quelque chose de semblable avec mon père. Il m’a laissé avec ces quelques mots : « Tu ne vas jamais réussir sans moi. Tu vas te droguer, tu vas devenir un SDF. » J’ai pensé que, très vite après les avoir dits, il a regretté. Mais ces mots sont restés dans ma vie pendant des années. J’ai passé tant de temps à faire en sorte qu’ils ne se réalisent pas, que cette malédiction ne devienne pas vraie. Je me demandais sans cesse : est-ce que j’ai mal fait ? J’ai vécu dans l’ombre de ces mots, ils ont pris le contrôle de ma vie, ils ont créé en moi un sentiment de culpabilité dont j’ai eu du mal à me défaire. Le pouvoir d’une malédiction est lié à la culpabilité qu’elle engendre. Dans mon roman, j’ai aidé les sœurs et, à leur tour, elles m’ont aidé en me montrant que mes peurs n’étaient pas fondées, que ces aspects de moi que je voulais cacher n’étaient pas dangereux. Mais au fond, la malédiction ultime qui pèse sur nous tous, c’est le temps ! Tout ce que vous aimez, vous allez le perdre, nous vivons tous ça avec les années qui passent… Mais l’écriture nous donne une deuxième chance face à cette malédiction, même si c’est de façon métaphorique.

Une chose me frappe dans vos romans, c’est l’absence de jugement du narrateur sur ses personnages. Comment vivez-vous avec eux ? Avez-vous de la tendresse pour vos personnages ?

J’adore rencontrer mes personnages, passer du temps avec eux, les voir changer. Et j’ai beaucoup de mal à me séparer d’eux. Cette tendance que j’ai à écrire des phrases très longues, il me semble qu’elle est liée à ça, à cette difficulté à finir. J’ai un énorme amour pour mes personnages et j’écris pour ne pas leur dire au revoir. Je ne sais pas comment les quitter, comment faire avec l’absence des gens qu’on aime.

Les Sœurs de Jonas Hassen Khemiri, Actes Sud, 2025, 688 p.

Né à Stockholm en 1978, d’un père tunisien et d’une mère suédoise, Jonas Hassen Khemiri est une étoile montante des lettres. Ses sept romans ont reçu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Per Olov Enquist 2007, le prix Ibsen 2011, et le prix August 2015, considéré comme le Goncourt suédois. En France, La Clause paternelle a été distingué par le prix Médicis étranger en 2021. Quant à ses sept pièces de théâtre, elles ont été montées par une centaine de compagnies à travers le monde et ont souvent été jouées à guichet fermé. Ses livres ont été traduits en trente-cinq langues. Khemiri a vécu à Stockholm, à Paris pendant ses études universitaires, avant de s’installer à New York. Il enseigne actuellement à NYU (New York University).Il a rencontré le succès dès son premier roman Un œil rouge,...
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