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Nos lecteurs ont la parole

L’ordre international, le monde, Donald et moi !

Il est des arrestations qui provoquent des secousses sismiques, et d’autres qui produisent un effet presque apaisant. Certaines inquiètent car elles semblent fissurer l’édifice du droit international ; d’autres rassurent parce qu’elles confirment ce que beaucoup soupçonnaient déjà. L’arrestation de Nicolas Maduro, exécutée hors de tout mandat international, appartient à cette catégorie ambivalente : elle désoriente ceux qui persistent à croire à l’universalité des règles, et réconforte ceux qui ont compris depuis longtemps que ces règles sont essentiellement conditionnelles.

Donald Trump, bien entendu, se situe résolument dans la seconde catégorie. Pour lui, l’ordre international n’a jamais été un système normatif structurant, encore moins un projet moral. Il s’apparente plutôt à un répertoire d’options, un ensemble de clauses activables à la convenance du moment, selon des critères dont la sophistication morale reste inversement proportionnelle à la valeur stratégique du territoire concerné. On invoque le droit quand il sert ; on le relativise quand il entrave ; on l’oublie quand il coûte trop cher. Rien de révolutionnaire, en vérité. Simplement une honnêteté brutale, que certains saluent d’ailleurs comme une vertu.

Car cessons de jouer la comédie de l’étonnement. Le Venezuela n’a pas été soudainement découvert par la conscience juridique internationale. Il l’a été par l’or noir. Et dans l’économie politique de l’indignation mondiale, le baril conserve une stabilité remarquable, bien supérieure à celle des principes abstraits. Les droits humains, eux, restent une devise volatile, soumise aux aléas géopolitiques et aux fluctuations d’alliance.

Les réalistes l’avaient annoncé avec une constance presque lassante. Hans Morgenthau rappelait que la politique internationale ne se juge ni à la pureté morale ni à la conformité juridique, mais à l’aune de l’intérêt. La morale, écrivait-il, n’est jamais absente ; elle est mobilisée. Trump, fidèle à son tempérament, a simplement renoncé à la mise en scène. Il ne feint pas la compassion stratégique. Il abrège la phrase. À ceux qui apprécient la franchise en politique étrangère, il offre exactement cela : un monde sans fard, débarrassé de ses euphémismes humanitaires.

L’intervention américaine au Venezuela ne constitue donc pas une rupture, mais une révélation. Là où les administrations précédentes s’efforçaient d’habiller leurs décisions d’un langage universaliste, Trump préfère la comptabilité stratégique. Le droit devient une variable, non un impératif. La transgression, un coût secondaire. Dans cette logique, Trump n’est pas tant le destructeur de l’ordre international libéral que son expert-

comptable désabusé, chargé de vérifier si le respect des règles justifie encore l’investissement.

Kenneth Waltz n’en aurait guère été surpris. Dans un système international fondamentalement anarchique, les institutions ne contraignent que ceux qui acceptent de s’y soumettre. Elles produisent des normes, des discours, des procédures, rarement de la contrainte. L’ONU, dans cet épisode, a rempli sa fonction habituelle avec une régularité presque liturgique : communiqués solennels, rappels aux principes, réunions extraordinaires. Un théâtre nécessaire, sans doute, mais dont l’efficacité coercitive demeure inversement proportionnelle à la puissance de ceux qu’il vise.

Il serait toutefois excessif de reprocher à l’ordre international ce qu’il n’a jamais réellement promis. La justice universelle n’est pas une mécanique opérationnelle ; elle est une fiction structurante. Certains dirigeants sont justiciables, d’autres fonctionnellement intouchables. Non parce qu’ils seraient moralement irréprochables, mais parce qu’ils sont stratégiquement utiles. Et dans la hiérarchie implicite des valeurs internationales, l’utilité l’emporte toujours sur la vertu.

Ainsi, tandis que Maduro devient un sujet de droit pénal international, d’autres dirigeants, pourtant jugés coupables de violations graves du droit humanitaire, continuent de circuler, de gouverner et de s’exprimer sans entrave. Benjamin Netanyahu en est l’illustration la plus manifeste. Il demeure un interlocuteur légitime, reçu et consulté, non en dépit des accusations, mais parce que la géopolitique exige parfois une amnésie soigneusement organisée. Ceux qui applaudissent ce réalisme y voient de la maturité politique ; d’autres y reconnaissent simplement une hiérarchisation assumée de l’indignation.

La différence n’est ni juridique ni morale. Elle est stratégique. Le Venezuela dispose de ressources convoitées et d’alliés fragiles. Israël dispose d’alliances solides et d’une centralité géopolitique incontestable. La justice internationale, ici, ne trébuche pas : elle choisit son terrain, avec la prudence de ceux qui savent où ils peuvent poser le pied sans risquer la chute.

Je me surprends parfois à repenser, avec une indulgence presque nostalgique, à Francis Fukuyama et à sa promesse d’un monde pacifié par la démocratie libérale. L’épisode vénézuélien rappelle cruellement que l’histoire ne s’est pas arrêtée ; elle a simplement changé de grammaire. Elle parle désormais le langage des sanctions ciblées, des opérations extraterritoriales et des justifications sécuritaires. La démocratie n’est plus un horizon universel, mais un critère d’opportunité, et les droits humains, une ressource argumentative parmi d’autres.

Il faut néanmoins reconnaître à Trump un mérite que ses partisans aiment souligner et qu’il serait intellectuellement malhonnête de nier entièrement : la cohérence. Il ne prétend pas incarner une morale universelle. Il ne se réclame pas d’un ordre fondé sur des règles abstraites. Il agit comme si le monde était exactement ce que les réalistes décrivent depuis des décennies. Ce faisant, il oblige à abandonner certaines illusions confortables. Ceux qui l’applaudissent parlent de courage ; les politologues y voient surtout une mise à nu salutaire.

Il serait tentant de conclure par un plaidoyer en faveur d’une réforme radicale des institutions internationales, d’une justice réellement universelle, d’un multilatéralisme enfin débarrassé de ses hypocrisies. Mais ce serait céder à une forme d’optimisme que l’analyse empirique ne permet plus. Il resterait, en théorie, la possibilité d’un sursaut normatif, d’une justice réellement universelle, d’un multilatéralisme affranchi de ses hiérarchies implicites. Mais l’analyse invite à la retenue. Car dans l’ordre international, tel que mes professeurs en sciences politiques me l’ont enseigné, la vulnérabilité n’est jamais morale. Elle est stratégique. On ne poursuit pas ce qui est coupable, mais ce qui est disponible. On n’arrête pas ceux qui violent le droit, mais ceux dont l’arrestation ne coûte rien.

Heureusement, je ne possède ni pétrole, ni gaz, ni minerais rares. Je ne contrôle aucun détroit stratégique, aucun pipeline, aucune route énergétique essentielle. À ce stade, l’absence de ressources demeure une forme de protection, et l’insignifiance géopolitique, une garantie de tranquillité. Car dans le monde tel qu’il fonctionne réellement, l’innocence se mesure à la pauvreté stratégique.

Et tant que je ne dispose ni de ressources ni de milliards, Donald n’a aucune raison de venir me chercher.

Ce qui constitue, pour moi, une forme de sécurité !

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes. 

Il est des arrestations qui provoquent des secousses sismiques, et d’autres qui produisent un effet presque apaisant. Certaines inquiètent car elles semblent fissurer l’édifice du droit international ; d’autres rassurent parce qu’elles confirment ce que beaucoup soupçonnaient déjà. L’arrestation de Nicolas Maduro, exécutée hors de tout mandat international, appartient à cette catégorie ambivalente : elle désoriente ceux qui persistent à croire à l’universalité des règles, et réconforte ceux qui ont compris depuis longtemps que ces règles sont essentiellement conditionnelles.Donald Trump, bien entendu, se situe résolument dans la seconde catégorie. Pour lui, l’ordre international n’a jamais été un système normatif structurant, encore moins un projet moral. Il s’apparente plutôt à un...
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Il n’a pas fini il y a le Groenland et le Canada

Eleni Caridopoulou

01 h 19, le 16 janvier 2026

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  • Il n’a pas fini il y a le Groenland et le Canada

    Eleni Caridopoulou

    01 h 19, le 16 janvier 2026

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