Critiques littéraires Architecture

Le projet comme théâtre humain

Le projet comme théâtre humain

D.R.

Architectures intimes de Ziad Akl, Publications Dergham, 2025, 309 p.

Architecte et urbaniste, Ziad Akl est le fondateur et directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Académie libanaise des beaux-arts depuis 1994. Il dirige parallèlement son agence Ziad Akl & Partners, développant une pratique où le projet prime sur le discours et l’expérience sur la doctrine. À rebours des postures théoriques, Akl revendique une architecture issue du terrain, du chantier et des relations humaines qui s’y nouent.

Publié récemment aux éditions Dergham, Architectures intimes retrace quarante années de pratique, de 1980 à nos jours. Le livre se refuse à toute chronologie linéaire : un récit strictement ordonné « estomperait les tensions et les émotions ». Akl lui préfère une narration fragmentée, guidée par la mémoire, les souvenirs et les situations vécues, où les projets apparaissent comme des points d’ancrage.

L’architecture y est d’abord affaire d’ambiances. Ambiances des lieux, bien sûr, mais aussi des familles, des équipes, des amitiés. À plusieurs reprises, Akl insiste sur ces « je-ne-sais-quoi » et « presque-rien » qui façonnent l’esprit d’un lieu. Une lumière, une distorsion imposée par le terrain ou un détail imparfait deviennent des révélateurs sensibles d’une manière d’habiter le monde. À travers ces micro-événements, l’architecture se donne comme une pratique de l’attention.

Cette sensibilité s’enracine profondément dans le contexte libanais. Construire au Liban, rappelle Akl, c’est composer avec la guerre, les destructions, la spéculation, les reconstructions successives, le tout avec une vitalité urbaine obstinée. Face à ces contradictions, il refuse aussi bien la nostalgie patrimoniale que le modernisme dogmatique. Sa position est volontairement inconfortable : reconnaître que la préservation implique des choix, que l’adaptation est parfois nécessaire et que l’architecture doit assumer une responsabilité éthique dans un environnement soumis aux logiques du marché.

La question du patrimoine traverse ainsi l’ouvrage sans complaisance. Akl y critique les approches figées, esthétiques ou moralisantes, qui ignorent les réalités socio-économiques. Conserver, écrit-il, signifie accepter de transformer, parfois de renoncer, toujours de décider. Cette lucidité lui vaudra polémiques et malentendus, qu’il relate avec un humour souvent grinçant, devenu chez lui une forme de résistance.

L’un des apports majeurs du livre réside dans sa mise en lumière de la dimension collective du projet architectural. Chaque réalisation apparaît comme le produit d’un entrelacement d’acteurs : architectes, ingénieurs, ouvriers, clients, amis, parfois membres d’une même famille. Le chantier devient un théâtre humain, fait de complicités, de tensions, d’épreuves et de nuits blanches. Akl décrit avec sincérité cette « fraternité des architectes », où le temps partagé, la fatigue et l’émotion construisent autant le projet que les plans.

À travers de nombreuses anecdotes, l’auteur interroge également la question de l’identité culturelle. Il pointe cette difficulté persistante à assumer une production locale, cette fascination pour les signatures étrangères censées mieux « vendre ». Sans tomber dans le rejet de l’expertise internationale qu’il a lui-même largement pratiquée, Akl dénonce une vulnérabilité culturelle qui conduit à l’effacement de soi. Tenir bon, écrire, construire, deviennent alors des actes de présence.

Une conviction discrète traverse l’ensemble de l’ouvrage et en forme sans doute le cœur : « Je voudrais qu’il reste une trace du fait qu’un jour nous avons existé. » Écrire Architectures intimes, c’est précisément cela : laisser une trace d’un temps, d’un pays, d’une manière d’exercer l’architecture comme un art de l’émotion, de la relation et de la responsabilité.

Architectures intimes se lit comme une autobiographie fragmentée, où les bâtiments sont indissociables des visages, des voix et des histoires qui les ont rendus possibles. Il nous rappelle, avec pudeur, que bâtir est prendre position, avec attention, avec humour, et avec une profonde fidélité aux lieux et aux êtres.


Architectures intimes de Ziad Akl, Publications Dergham, 2025, 309 p.Architecte et urbaniste, Ziad Akl est le fondateur et directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Académie libanaise des beaux-arts depuis 1994. Il dirige parallèlement son agence Ziad Akl & Partners, développant une pratique où le projet prime sur le discours et l’expérience sur la doctrine. À rebours des postures théoriques, Akl revendique une architecture issue du terrain, du chantier et des relations humaines qui s’y nouent.Publié récemment aux éditions Dergham, Architectures intimes retrace quarante années de pratique, de 1980 à nos jours. Le livre se refuse à toute chronologie linéaire : un récit strictement ordonné « estomperait les tensions et les émotions ». Akl lui préfère une narration fragmentée, guidée par...
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