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100 ans de guerre contre la Palestine : une histoire de colonisation et de résistance de Rashid Khalidi, Actes Sud, 2025, 432 p.
Rashid Khalidi est un historien spécialiste du Moyen-Orient et de la Palestine, titulaire de la chaire Edward Saïd d’études arabes contemporaines à l’Université de Columbia où il a longtemps enseigné, avant de prendre ses distances avec l’administration suite aux mesures qui ont été décidées pour mettre fin aux mouvements propalestiniens qui ont mobilisé les étudiants et agité le campus. Il a également fait partie de la délégation palestinienne lors des négociations de paix qui se sont déroulées à Madrid et Washington entre 1991 et 1993. Son ouvrage, qui vient d’être traduit en français chez Actes Sud, est une version augmentée d’un précédent ouvrage paru en anglais en 2020 et qu’il a repris pour rendre compte des événements qui ont fait suite au 7 octobre 2023. Cent ans de guerre contre la Palestine : une histoire de colonisation et de résistance offre ainsi un regard nouveau et essentiel sur un conflit tragique, dont les derniers développements annoncent sans doute la naissance d’un nouveau paradigme.
L’ouvrage est solidement documenté ; il s’appuie sur des archives jusque-là inexploitées ainsi que sur des épisodes autobiographiques – dans lesquels l’auteur n’hésite pas à parler à la première personne lorsqu’il a été témoin ou acteur des événements relatés – et des documents appartenant à la famille, puisque les Khalidi ont été des acteurs de premier plan de l’histoire de la Palestine. Il est écrit avec une passion contenue ; l’émotion, la colère et l’amertume, si on les perçoit en filigrane, ne viennent jamais fragiliser l’argumentation ni le raisonnement. L’enjeu est trop grave puisque l’objectif de l’historien est ici de mettre à mal une version du conflit israélo-palestinien qui a cours depuis de nombreuses années : celle de l’affrontement entre deux peuples revendiquant la même terre. Khalidi souhaite documenter ici un autre point de vue, celui d’une guerre de plus de cent ans, de nature coloniale, contre une population autochtone, menée par le mouvement sioniste puis par Israël, avec le soutien indéfectible de grandes puissances, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Il s’agit donc d’un conflit profondément inégalitaire, les Palestiniens n’ayant jamais eu accès aux puissants moyens dont ont disposé les Juifs, moyens tant financiers que militaires. Pourtant, Khalidi s’écarte de toute posture victimaire et n’occulte ni les divisions qui ont miné les mouvements de résistance, ni les responsabilités de ses dirigeants, encore moins l’instrumentalisation de la revendication nationale palestinienne par les gouvernements arabes et le double discours qu’ils ont maintenu face à leurs opinions publiques.
Dès le début du XXe siècle, il existait en Palestine, alors sous domination ottomane, une société arabe dynamique en pleine transition et en constante accélération, à l’image d’autres sociétés du Moyen-Orient, soutient Khalidi qui, d’entrée de jeu, déconstruit la représentation habituelle sur cette partie du monde le plus souvent décrite comme stagnante, immuable, voire en déclin. Mais à la fin de la Première Guerre mondiale, la Palestine comme la quasi-totalité du monde arabe s’est trouvée sous occupation militaire européenne, ce qui a modifié de façon profonde le régime que les populations autochtones avaient connu pendant vingt générations. Et dès 1917, les événements survenus en Palestine seront principalement le fruit d’une guerre livrée en plusieurs étapes contre la population palestinienne par diverses puissances alliées au mouvement sioniste. Ce mouvement colonial et nationaliste a eu pour objectif de transformer un pays arabe en un État juif. Six tournants décisifs ont jalonné l’histoire de cette transformation, à commencer par la déclaration Balfour qui apporte le soutien britannique à la création d’un État juif en Palestine. Ce soutien qui repose, souligne Khalidi, sur un mélange de philosémitisme et d’antisémitisme – car on souhaite réduire l’immigration juive en Grande-Bretagne – répond aux intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne. Puis, les accords Sykes-Picot scellent le partage colonial entre la France et la Grande-Bretagne et dès lors, une immigration juive massive va réduire la majorité arabe à l’état de minorité et déclencher la première guerre contre la Palestine.
Les cinq autres tournants de cette longue guerre seront : le plan de partage de la Palestine de 1947 ; la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations Unies en 1967 – qui conditionne le retrait israélien des territoires occupés à la création de frontières sûres et reconnues, ce qui retarde de facto ce retrait étant donné la réticence des pays arabes à négocier directement avec Israël, et donne à Israël la possibilité d’élargir ses frontières en fonction de ses propres critères de sécurité ; l’invasion du Liban par Israël en 1982 avec toutes ses tragiques conséquences parmi lesquelles les massacres de Sabra et Chatila ; les accords d’Oslo de 1993 – qui ont introduit une transformation radicale du système de colonisation, à savoir la décision d’utiliser l’OLP comme un sous-traitant de l’occupation, c’est-à-dire de transformer Yasser Arafat en l’équivalent d’Antoine Lahd, le commandant libanais de l’armée du Sud-Liban, équipée et contrôlée par Israël ; et pour finir la visite provocatrice d’Ariel Sharon au Haram al-Sharif (le Mont du Temple) en 2000, qui a mis le feu aux poudres et déclenché la seconde Intifada.
Confrontés à des difficultés considérables, souligne Khalidi, « les Palestiniens ont néanmoins fait preuve d’une capacité obstinée à résister contre ces efforts qui visaient à les éliminer politiquement et à les disperser aux quatre vents » alors que malgré toute sa puissance, ses armes nucléaires et son alliance étroite avec les États-Unis, « l’État juif est aujourd’hui aussi contesté à l’échelle mondiale qu’il ne l’a jamais été par le passé. La résistance des Palestiniens, leur résilience et leur ténacité face aux ambitions d’Israël comptent parmi les phénomènes les plus marquants de l’époque actuelle. » Ce qui annonce peut-être la naissance d’un nouveau paradigme…
Cet ouvrage original et très documenté constitue une nouvelle étape dans l’historiographie du conflit et, malgré les désespérantes évolutions de ces deux dernières années, conserve allumée une mince lueur d’espoir.