Celui qui est désigné comme ennemi, même s’il récuse cette désignation, se trouve néanmoins placé dans une relation de conflit qu’il n’a pas choisie. Autrement dit, on devient « ennemi » non par volonté, mais parce que l’autre nous désigne comme tel.
Dans un livre intitulé La Fabrique de l’ennemi, à paraître le mois prochain chez Grasset dans son édition française, le grand philosophe, sémioticien et écrivain italien Umberto Eco (1932-2016) considère qu’il est « impossible de se passer d’un ennemi ». À ses yeux, « le besoin est inné, même chez l’homme doux et ami de la paix. Celui-ci déplace l’image de l’ennemi d’un objet humain à une force qui nous menace et doit être combattue… » Et de se demander : « L’éthique est-elle donc impuissante face au besoin ancestral d’avoir des ennemis ? »
En partant de ce constat, l’auteur explore la propension humaine universelle à créer ou inventer un ennemi, passe en revue les figures historiques de l’« autre » (sorcière, étranger, juif…) et analyse comment les idéologies construisent des boucs émissaires pour unir les peuples, de l’inquisition au fascisme et au-delà…
Tout, dans notre époque détestable, confirme cette thèse : l’immigration étant considérée par les populistes et les extrémistes comme la source de tous les maux, l’étranger devient la figure expiatoire idéale et l’islamophobie prospère ; au Moyen-Orient , « le camp de la résistance » a bâti son idéologie, souvent nourrie d’antisémitisme, ainsi que son arsenal, autour de la lutte contre un ennemi sur lequel se cristallisent toutes les haines ; de son côté, Trump diabolise le Venezuela (comme Cuba, la Colombie ou le Mexique…) et n’hésite pas, à l’image d’un cowboy hors-la-loi et au mépris du droit international, à kidnapper son « ennemi », dans le but de mieux confisquer les ressources de ce pays ; Netanyahou fait délibérément l’amalgame entre le Hamas et la population de Gaza pour se maintenir au pouvoir et mettre à exécution ses plans d’occupation et de colonisation au détriment de « l’ennemi » désigné ; jusqu’à nouvel ordre, Israël a besoin de son ennemi iranien, épouvantail nécessaire pour unir ses rangs et légitimer les milliards de dollars généreusement versés par l’Uncle Sam qui, à son tour, voue aux gémonies l’Iran afin de continuer à engranger des commandes d’armes pharaoniques chez les pays du Golfe désireux de se prémunir contre toute agression… Au Liban, combien de partis, parfois idéologiquement voisins, affichent leurs antagonismes, notamment à l’approche des élections, pour assouvir ce « besoin ancestral » évoqué par l’auteur, sacrifiant l’intérêt général sur l’autel de leurs rivalités ?
« Avoir un ennemi, conclut Umberto Eco, est important pour se définir une identité, mais aussi pour (…) mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure. » Mais quand elle obéit à des mobiles mercantiles affichés ou inavoués, quand elle est enveloppée de mensonges et qu’elle s’exprime par des abus ou à travers une hégémonie militaire ou économique, force est de reconnaître que la bravoure est lâcheté.