Il est devenu presque confortable, au Liban, de désigner un coupable unique à l’effondrement général : un parti, un chef, une milice, un camp idéologique. Cette simplification, qui prétend clarifier le chaos, produit en réalité une illusion dangereuse. Comme le rappelle Hannah Arendt : « Le besoin d’un ennemi unique est le premier refuge des sociétés qui refusent de se regarder en face. » Or le Liban ne sombre pas parce qu’un acteur s’est arrogé un pouvoir abusif, exagéré et excessif, mais parce que l’architecture entière du pays repose sur une fragmentation institutionnelle et géopolitique devenue ingérable. Le Hezbollah n’est qu’une pièce, majeure certes, d’un échiquier régional qui instrumentalise le territoire libanais depuis près d’un demi-siècle. Et c’est bien cette instrumentalisation, plus que l’acteur individuel, qu’il faut interroger.
Réduire la crise libanaise au Hezbollah reviendrait donc à nier le rôle des acteurs régionaux et internationaux dans l’effacement continu de l’État. Le Hezbollah n’a pas émergé dans un vide politique : il est né d’une série de fractures que personne n’a voulu combler. L’invasion israélienne de 1982, l’occupation du Sud jusqu’en 2000, les survols quotidiens, les frappes récurrentes, la stratégie israélienne de pression permanente ont créé les conditions matérielles d’une résistance armée. Simultanément, l’Iran, isolé par l’Occident, a vu dans le Liban un espace stratégique essentiel. Le Hezbollah est ainsi devenu l’un des bras avancés de Téhéran dans la région, non par essence idéologique, mais par dynamique géopolitique.
Pourquoi nier un évident paradoxe libanais ? L’État est trop faible pour imposer une souveraineté nationale et une doctrine de défense, mais trop exposé pour survivre sans en posséder une. L’Occident réclame son désarmement, mais refuse simultanément de lui fournir les moyens militaires qui rendraient ce désarmement viable. Les puissances arabes dénoncent l’influence iranienne, mais n’offrent aucune alternative stratégique. L’Iran revendique la « protection de la résistance », mais le prix payé par la société libanaise est colossal. Israël exige la neutralisation du Hezbollah, mais multiplie les violations territoriales qui justifient sa persistance. Ainsi, chacun contribue à l’enlisement d’un statu quo qui détruit lentement le pays.
Faut-il pour autant absoudre le Hezbollah ? Certainement pas. Son insertion dans l’appareil d’État, sa capacité militaire qui excède celle de l’armée, son implication dans des agendas régionaux qui dépassent les intérêts libanais posent des problèmes majeurs de souveraineté. Mais critiquer le Hezbollah sans analyser l’architecture internationale qui lui a donné sens, c’est confondre symbole et système. Le désengagement américain du Liban depuis les années 1980, le désintérêt européen pour la sécurité régionale, la frilosité des monarchies du Golfe à soutenir une armée qui n’entre pas dans leur calcul stratégique ont laissé un vide que d’autres ont rempli. Quant à Israël, sa doctrine de « gestion de l’instabilité » au Liban-Sud, une instabilité permanente mais calibrée, a produit un environnement où aucune souveraineté nationale ne peut se déployer durablement.
La tentation de désigner le Hezbollah comme cause unique permet aussi et surtout d’éviter une vérité plus dérangeante : l’effondrement libanais était déjà en marche avant même que le Hezbollah n’existe. Le pacte national de 1943, la guerre civile, la corruption systémique, la logique des quotas communautaires : autant de mécanismes qui ont précédé et rendu possible son émergence. Max Weber décrivait ce type de régime comme une « domination traditionnelle », prisonnière des allégeances primaires. Le Liban n’a jamais réussi à transformer ces allégeances en citoyenneté. Dès lors, même un désarmement parfait ne suffirait pas : l’État ne peut absorber un vide stratégique s’il reste lui-même un vide institutionnel.
À cette réalité structurelle s’ajoute une dimension psychologique et anthropologique que l’on sous-estime constamment. Depuis cinquante ans, les Libanais vivent dans un état de choc permanent : guerre, occupation, assassinats, effondrement financier, explosion apocalyptique au port. Ce que certains appellent résilience n’est souvent que la perpétuation de traumatismes non résolus. Fanon écrivait que « les sociétés traumatisées se replient sur leurs instincts les plus archaïques ». Au Liban, ces instincts se sont raffermis autour des communautés. Cela n’est pas une tare morale, mais une conséquence logique : lorsque l’État ne protège plus, c’est la communauté qui le remplace.
Le confessionnalisme, souvent présenté comme un mécanisme de protection, est devenu la matrice du blocage politique. Aucun groupe n’accepte de céder un avantage sans redouter un renversement du rapport de force. Aucune réforme ne peut avancer sans être traduite en gains ou pertes communautaires. L’État devient une fiction administrative, un consensus négatif, une zone tampon entre des loyautés rivales. Pendant que les élites s’accrochent à leurs privilèges, les puissances étrangères investissent un terrain politique à ciel ouvert. Le Liban n’a pas un pouvoir central trop fort : il a trop de centres de pouvoir. Et dans cette dispersion, chacun trouve son intérêt sauf la population.
Foucault parlait d’un pouvoir « capillaire », diffus et insaisissable. Le Liban est précisément cela : un pays sans tyran, mais plein de tutelles, sans régime autoritaire, mais saturé de contrôle, sans dictateur, mais sous influence permanente. La critique exclusive du Hezbollah, sincère ou instrumentalisée, évite de poser les questions géopolitiques fondamentales : pourquoi aucune puissance occidentale n’a voulu stabiliser véritablement le Liban ? Pourquoi les pays arabes n’ont-ils jamais soutenu une construction nationale durable ? Pourquoi Israël refuse-t-il tout cadre de sécurité, mutuellement garanti ? Pourquoi l’Iran continue-t-il de voir le Liban comme une pièce d’échiquier plutôt que comme un pays souverain, et totalement indépendant ? Autrement dit, tant que le Liban restera prisonnier de ces tutelles croisées et de cette géopolitique imposée, aucune réforme partielle ne pourra produire autre chose qu’un sursis.
La seule voie de sortie résiderait alors dans une refondation institutionnelle capable de dépasser le confessionnalisme, de reconstruire une armée réellement nationale, de redonner sens au service public et de replacer le Liban dans une géopolitique qui ne soit plus uniquement celle des autres. Tant que le pays restera un terrain de projection, il ne pourra jamais redevenir un acteur. Une souveraineté véritable ne se décrète pas : elle se construit par la cohérence interne et l’indépendance stratégique. Le Liban ne redeviendra maître de son destin que lorsqu’il refusera enfin de jouer le rôle que les autres ont écrit pour lui.
Et puisque j’ai enfin appris à penser, je terminerai par un clin d’œil à mes professeurs à l’Institut des sciences politiques, qui m’ont appris à raisonner, à douter, à m’interroger. Vous m’avez offert des outils rigoureux, pertinents et audacieux. Et, comme le dit si joliment notre proverbe : « Vous m’avez appris à mendier et me voilà accompagnée de ma plume bien aiguisée, déjà installée aux portes des églises et des mosquées… ! »
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