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Points de vue - Commentaire

L’avènement d’un consensus post-néolibéral

L’avènement d’un consensus post-néolibéral

Photo d’illustration : le président Donald Trump rencontre le maire élu de New York, Zohran Mamdani, dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington, le 21 novembre 2025. Photo d’archives AFP

Après une décennie de contestations brutales, il est temps d’accepter non seulement que le néolibéralisme est mort, mais aussi qu’un nouveau consensus prend sa place. Fait remarquable, les discussions dans les universités et les groupes de réflexion sont aujourd’hui animées par une compréhension commune des grandes lignes de la politique économique qui s’écarte considérablement de l’orthodoxie néolibérale des 50 dernières années.

Triple prise de conscience

Le premier élément du nouveau consensus est la reconnaissance du fait que la concentration du pouvoir économique est devenue excessive. Cette préoccupation est exprimée sous différentes formes par différents groupes. Certains se plaignent directement des inégalités de revenus et de richesses et de ses effets corrosifs sur la politique. D’autres s’inquiètent du pouvoir du marché et de ses conséquences négatives sur la concurrence. Pour d’autres encore, le problème-clé est la financiarisation et la distorsion des priorités économiques et sociales qu’elle entraîne. Les remèdes proposés varient également, de l’impôt sur la fortune à l’application rigoureuse de la législation antitrust, en passant par la réforme du financement des campagnes électorales. Le désir de limiter le pouvoir économique et politique des élites des entreprises, de la finance et de la technologie est cependant largement répandu, unissant par exemple aux États-Unis les partisans progressistes du sénateur américain Bernie Sanders et les populistes comme l’animateur de podcast et ancien conseiller de Trump, Steve Bannon.

Le deuxième élément du consensus émergent est l’importance de redonner leur dignité aux personnes et aux régions laissées pour compte par le néolibéralisme. Les emplois de qualité sont essentiels à cet agenda. Les emplois ne sont pas seulement un moyen de fournir un revenu. Ils sont également une source d’identité et de reconnaissance sociale. Les emplois de qualité sont à la base d’une classe moyenne solide, qui est le fondement de la cohésion sociale et d’une démocratie durable. Jusqu’aux années 1990, de nombreux garde-fous – protection de l’emploi, restrictions commerciales, contrôle des prix et réglementations visant à encadrer la finance – ont limité l’impact des changements technologiques, de la mondialisation ou de la libéralisation économique sur les travailleurs et les communautés. Pour les néolibéraux, ces protections étaient des inefficacités qu’il fallait supprimer, négligeant ainsi les difficultés économiques et sociales que pourraient entraîner les pertes d’emplois.

Le troisième élément est qu’on ne peut pas compter uniquement sur les marchés pour assurer la résilience économique, la sécurité nationale, l’innovation dans les technologies de pointe, l’énergie propre ou la création d’emplois de qualité dans les régions en difficulté. Les pouvoirs publics doivent inciter, contraindre et subventionner. La politique industrielle est passée d’une question marginale et discréditée à un sujet central des discussions économiques.

Phase expérimentale

Pris ensemble, ces trois principes offrent une nouvelle compréhension des objectifs et des instruments de la politique économique qui est à la fois novatrice et, dans l’ensemble, louable. Le diable est toutefois toujours dans les détails. Les résultats réels seront déterminés par les politiques spécifiques qui seront choisies et mises en œuvre.

Prenons l’exemple de l’objectif de création d’emplois. À ce sujet, la gauche et la droite semblent être parvenues à un consensus sur l’opportunité de relocaliser et de redynamiser l’industrie manufacturière. Historiquement, la main-d’œuvre industrielle a joué un rôle essentiel dans la création de sociétés équitables et de classe moyenne. L’automatisation et d’autres forces technologiques ont cependant transformé l’industrie manufacturière en un secteur qui supprime des emplois. Même la Chine a perdu des millions d’emplois dans l’industrie manufacturière ces dernières années. Ainsi, même si les investissements et la production manufacturière sont relancés aux États-Unis et en Europe, l’impact sur l’emploi sera probablement minime.

Que cela nous plaise ou non, l’avenir de l’emploi réside dans les services – les soins, le commerce de détail, l’hôtellerie, la logistique, l’économie collaborative, etc. Toute approche de l’emploi de qualité qui ne se concentre pas sur les innovations organisationnelles et technologiques dans ces services sera nécessairement décevante.

Il y a bien sûr d’autres raisons importantes de soutenir l’industrie manufacturière. L’industrie manufacturière de pointe, tout comme l’économie numérique, jouent un rôle de premier plan dans l’innovation et la sécurité nationale. Il est logique de déployer des politiques industrielles axées sur ces activités économiques, en plus des politiques axées sur les services qui absorbent de la main-d’œuvre. Mais là encore, la manière de procéder est tout aussi importante que les mesures prises.

Des mises en garde s’appliquent également aux politiques industrielles. Celles-ci peuvent mal tourner lorsqu’elles favorisent la corruption ou servent des intérêts corporatistes limités. Malheureusement, l’approche de Donald Trump n’est guère rassurante à cet égard. Ses politiques commerciales et ses relations avec les entreprises technologiques ont été erratiques, transactionnelles et dépourvues d’une stratégie cohérente à long terme qui servirait l’intérêt public. Pire encore, elles s’inscrivent dans un programme de renforcement de l’autoritarisme et de mépris de l’État de droit.

Les principes post-néolibéraux de la politique économique nous fournissent un étalon pour évaluer les programmes actuels – et celui de Trump échoue lamentablement. Il prône des emplois de qualité et une politique industrielle au service de la transformation économique, tout en favorisant une concentration encore plus grande de la richesse et du pouvoir. Un modèle de capitalisme d’État clientéliste qui tente de ressusciter une économie industrielle disparue depuis longtemps n’est guère un antidote au néolibéralisme.

Le mieux que l’on puisse dire de l’approche de Trump en matière d’économie est qu’il s’agit d’une phase expérimentale dans la transition post-néolibérale. La bonne nouvelle, c’est que les futurs décideurs n’auront pas à chercher bien loin de nouveaux principes : le nouveau consensus est déjà là.

Copyright : Project Syndicate, 2025.

Professeur d’économie politique internationale à la Harvard Kennedy School, ancien président de l’Association économique internationale.

Après une décennie de contestations brutales, il est temps d’accepter non seulement que le néolibéralisme est mort, mais aussi qu’un nouveau consensus prend sa place. Fait remarquable, les discussions dans les universités et les groupes de réflexion sont aujourd’hui animées par une compréhension commune des grandes lignes de la politique économique qui s’écarte considérablement de l’orthodoxie néolibérale des 50 dernières années.Triple prise de conscienceLe premier élément du nouveau consensus est la reconnaissance du fait que la concentration du pouvoir économique est devenue excessive. Cette préoccupation est exprimée sous différentes formes par différents groupes. Certains se plaignent directement des inégalités de revenus et de richesses et de ses effets corrosifs sur la politique. D’autres...
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