Dans « Bar Farouk », la troupe revisite les musiques populaires beyrouthines et libanaises du début du XXᵉ siècle. Photo : Lara Nohra, avec l’aimable autorisation de Metro al-Madina
Lorsqu’il ouvre Metro al-Madina en janvier 2012, Hisham Jaber se garde bien de parler de « cabaret ». Le mot lui paraît alors chargé, presque désuet. Le projet, mûri pendant plus d’une décennie, se voulait surtout un lieu vivant, indiscipliné, capable d’absorber la ville et ses secousses.
Quatorze ans plus tard, Metro al-Madina est toujours là. Né dans la stagnation culturelle du début des années 2010, le lieu a accompagné – et souvent anticipé – les convulsions régionales : la montée de Daech, les mobilisations citoyennes, l’effondrement économique, l’explosion du port, la guerre. À travers la musique et la satire, ses spectacles revisitent les répertoires oubliés du passé tout en scrutant, sans relâche, le présent.
Comme chaque année, Metro célèbre son anniversaire par un concert manifeste. Shughl. Shaghaf. Shakhl3a (Travail. Passion. Jeu), prévu début janvier 2026, rassemblera 35 artistes – figures historiques et jeunes diplômés de l’académie Mehania – pour un marathon musical de plus de trois heures, puisant dans onze spectacles emblématiques.
À l’approche de ce quatorzième anniversaire, Jaber retrouve L’Orient-Le Jour autour d’un thé. Le ton est grave, souvent drôle, toujours lucide.

La crise comme moteur
Diriger un théâtre-cabaret de répertoire à Beyrouth relève aujourd’hui de l’acharnement. Jaber hésite à hiérarchiser les épreuves traversées.
« La guerre récente est une chose. L’explosion de 2020 en est une autre, surtout lorsqu’elle s’ajoute au Covid. Avant cela, il y avait Daech, l’assassinat de Wissam el-Hassan… Et puis l’effondrement financier. Quand ils nous ont tout pris, ça a été le plus violent. »
La crise a frappé le public comme les artistes. Beaucoup sont partis. « À chaque fois, il faut recommencer : de nouveaux artistes, un nouveau public, un nouveau modèle économique. Comme Sisyphe. »
Et pourtant, dit-il, cette instabilité est aussi une chance.
« Elle nous empêche de nous installer dans des formules faciles. Pour moi, qui m’ennuie vite, c’est vital. La stagnation, c’est une forme de mort. »
Depuis son déménagement de Hamra vers l’espace Aresco, à Clemenceau, Metro a gagné en ampleur. Malgré un contexte toujours fragile, la programmation s’intensifie : six soirs par semaine, des formats plus intimes en début de semaine, du stand-up, du théâtre, des propositions émergentes.
En 2026, The Political Circus fera son retour. Créée pour le Festival de Beiteddine en 2017, cette satire musicale n’avait jamais trouvé l’espace adéquat à Beyrouth. À l’approche d’élections législatives annoncées, sa résonance promet d’être renouvelée.
Jaber évoque aussi un projet plus ambitieux encore : Muhammad Ali Baba, relecture libre d’un récit ajouté par la tradition française aux manuscrits arabes des Mille et Une Nuits. Un spectacle en gestation, à l’horizon 2026 ou 2027.

Une politique du répertoire
Le paradoxe de Metro est assumé. Progressiste dans son discours, audacieux dans ses formes, le lieu puise pourtant une large part de son succès dans la réactivation de répertoires anciens.
Depuis Hishik Bishik (2013), consacré aux musiques populaires égyptiennes du début du XXᵉ siècle, jusqu’à Mawjeh 90, hommage aux tubes des années 1990, Metro explore les mémoires musicales arabes avec rigueur et jubilation.
Ce retour vers le passé n’est pas un simple refuge nostalgique.
« Les années 1990 ont été un âge d’or, affirme Jaber. Les chansons racontaient encore des histoires différentes. Chaque composition avait une identité. »
Pour lui, la rupture se situe autour de l’an 2000, lorsque l’industrie musicale s’uniformise. « Depuis, tout se ressemble : même rythme, même mélodie, même maqâm. On ne distingue plus rien. »
Jaber décrit une musique arabe contemporaine réduite à une architecture minimale, dominée presque exclusivement par le maqâm Kurd, là où la tradition offrait une richesse quasi infinie de modes et de transitions.
« Cette standardisation a préparé le terrain à l’IA culturelle. La musique formatée d’hier mène directement aux contenus générés d’aujourd’hui. »
Loin de rejeter l’intelligence artificielle, il y voit même un révélateur.
« À l’ère de l’IA, si vous voulez autre chose, si vous voulez être singulier, vous devez chercher. Et quand vous trouvez quelqu’un qui compose vraiment, qui prend des risques, ça devient précieux. »

Une influence durable
Le modèle Metro a essaimé. Des initiatives similaires émergent en Égypte, en Tunisie, en Jordanie. « On m’a même demandé si j’avais ouvert un Metro à Amman », sourit-il.
Plus frappant encore : certaines chansons remises en circulation par le lieu sont désormais reprises spontanément par le public.
« Quand nous avons commencé, les gens connaissaient à peine deux ou trois airs des années 1920. Aujourd’hui, ils chantent avec nous. C’est émouvant. » Sans slogan ni posture héroïque, Metro al-Madina a patiemment construit un espace où la mémoire musicale devient un outil critique, et la scène un lieu de transmission vivante. Une résistance par la joie, le travail et le jeu.
Ouverture des portes pour « Shughl. Shaghaf. Shakhl3a » le samedi 3 janvier à 20h15. Début du spectacle à 21h.

