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Gouvernance technologique et souveraineté numérique du Liban face au Data Act européen

Gouvernance technologique et souveraineté numérique du Liban face au Data Act européen

La véritable menace ne réside pas dans d’hypothétiques malwares, mais dans l’architecture juridique américaine. Photo d’illustration Bigstock

Depuis début septembre 2025, le Data Act européen est entré en vigueur. Cette réglementation impose aux entreprises de prouver leur indépendance technologique et la conformité de leurs infrastructures numériques. Pour le Liban, dont l’Union européenne est le premier partenaire commercial avec 1,4 milliard d’euros d’exportations et 34 % du commerce total, les conséquences sont immédiates.

Les sanctions peuvent atteindre 20 millions d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires mondial. Plus grave encore : l’exclusion progressive des circuits économiques européens.

Le secteur bancaire risque de perdre l’accès aux réseaux SEPA et TARGET2, privant les entreprises libanaises de la capacité d’effectuer des virements vers l’Europe.

La recherche médicale pourrait se voir interdire de participer aux essais cliniques européens. La logistique risque l’exclusion des chaînes d’approvisionnement européennes.

Or, la réalité libanaise est alarmante. Travaillant comme consultant auprès de grandes entreprises de services numériques, de gouvernements et de multinationales, je constate que de très nombreuses organisations publiques comme privées affichent un niveau de maturité inquiétant au regard des standards internationaux (ISO 20000, ISO 27001, COBIT). Les scores plafonnent fréquemment à un niveau réactif de 1,5 sur 5.

Cette immaturité se manifeste de façon spectaculaire dans des décisions récentes qui engagent l’avenir du pays. L’adoption de l’internet satellitaire par le gouvernement libanais en constitue l’exemple le plus emblématique. Qui a mesuré les risques réels ? Qui a évalué les conséquences sécuritaires, économiques et géopolitiques de cette décision ?

La véritable menace ne réside pas dans d’hypothétiques

malwares, mais dans l’architecture juridique américaine. Le Cloud Act et le FISA constituent des éléments d’un dispositif légal permettant aux autorités américaines d’accéder aux données sur des infrastructures américaines, même situées hors des États-Unis. Toutes les communications libanaises transitant par l’opérateur américain peuvent être interceptées légalement par les services de renseignements américains. Les réglementations ITAR et EAR transforment chaque terminal en point de contrôle stratégique. Cette captation s’étend à une cartographie exhaustive du territoire numérique libanais : géolocalisation en temps réel, métadonnées révélant les réseaux d’influence, données cartographiant les infrastructures critiques, habitudes stratégiques du pays.

Le cas britannique, pourtant infiniment plus mature qu’au Liban, illustre l’ampleur du problème. En septembre 2025, le Royaume-Uni a signé un contrat de 462 millions d’euros avec Google Cloud pour partager des données sensibles. Malgré les assurances officielles, ce partenariat compromet la souveraineté numérique britannique et sa capacité à coopérer pleinement avec l’Europe. Pour le Liban, qui aspire à maintenir des relations commerciales avec l’Europe, l’adoption du FAI US crée une incompatibilité structurelle avec les exigences du Data Act européen. Cette situation menace directement les exportations vers l’UE.

Mais ce problème n’est que la partie visible d’une dérive plus profonde. Cette immaturité trouve ses racines dans une perception erronée des dirigeants qui considèrent les exigences normatives comme de simples lourdeurs administratives plutôt que de les identifier comme des fondations stratégiques indispensables. Cette approche favorise une dérive techno-solutionniste où l’acquisition de technologies devient l’alpha et l’oméga de la transformation numérique.

Cette dérive se manifeste de façon particulièrement insidieuse dans l’adoption effrénée d’abonnements à des IA, des utilitaires pour start-up, et autres services cloud dont sont friands les PME, mais on peut parler également de Microsoft Office 365, de Copilot, etc. Cette consommation génère une dette technique massive que peu d’organisations mesurent. Chaque nouveau service fragmente l’architecture informatique, créant des silos de données et des dépendances invisibles. Amazon AWS, Microsoft Azure et Google Cloud dominent 66% du marché mondial avec une croissance de 21% en 2024, illustrant parfaitement le piège des dépendances technologiques. Cette fragmentation provoque des coûts cachés exponentiels : duplication des données, multiplication des risques de sécurité, perte de contrôle sur les informations sensibles. Les organisations découvrent brutalement l’ampleur de leur dépendance quand un service modifie ses tarifs ou suspend ses opérations.

Face à cette réalité, comprendre les implications concrètes du Data Act devient crucial. Ce règlement impose des obligations strictes qui redéfinissent les règles du jeu économique international. L’interopérabilité et la portabilité des données deviennent obligatoires, les clauses limitant la migration vers d’autres fournisseurs sont rendues nulles et la transparence technique absolue s’impose. Les entreprises doivent pouvoir prouver qu’elles contrôlent leurs données. Pour le Liban, la situation est paradoxale : alors que le pays n’est que le 103e partenaire commercial de l’UE, l’Union européenne est son premier partenaire. Cette dépendance asymétrique amplifie les risques d’une non-

conformité réglementaire majeure.

Ces constats s’inscrivent dans un contexte plus large qui impose un changement radical de perspective. Le Liban traverse une période de mégacrises sans précédent. Effondrement économique, crise bancaire systémique, paralysie institutionnelle, instabilité sécuritaire régionale : cet enchevêtrement de vulnérabilités expose le pays à des chocs en cascade. Dans ce contexte d’hyperincertitude, les approches traditionnelles de gestion des risques se révèlent obsolètes.

Cette réalité impose un changement de paradigme radical : passer de la simple résilience à l’antifragilité. L’antifragilité ne se contente pas de survivre aux chocs : elle en tire profit pour se renforcer. Pour le Liban, cette approche devient vitale, particulièrement dans le domaine numérique où les choix technologiques d’aujourd’hui détermineront la capacité du pays à transformer ses vulnérabilités en avantages compétitifs durables.

Ce changement de paradigme nécessite des actions concrètes et immédiates, différenciées selon les acteurs. Pour les institutions publiques, l’impératif consiste à développer une approche systémique de la gouvernance technologique. Cette démarche commence par un audit exhaustif des dépendances technologiques, évaluant leur conformité aux standards internationaux. Un moratoire sur les nouveaux engagements technologiques non souverains s’impose, suspendant tout contrat avec des prestataires soumis à des lois extraterritoriales compromettantes.

Pour le secteur privé, la priorité réside dans l’élévation du niveau de maturité organisationnelle.

La reconstruction d’une autonomie stratégique nécessite un changement de paradigme radical : passer d’une logique de consommation technologique passive à une stratégie de réappropriation des compétences critiques. Cette transformation implique une montée en compétence systématique des équipes et un régime de frugalité pour retrouver maîtrise et robustesse.

Ces recommandations ne sont pas théoriques. Elles répondent à une réalité que chacun d’entre nous a vécue. Qui n’a pas déjà perdu au Liban des opportunités d’affaires qui étaient gagnées d’avance à cause de la conformité et la fiabilité du système bancaire qui s’effondre ? Qui n’a pas déjà dû se battre pour rassurer les clients potentiels du risque de rupture des chaînes d’approvisionnement et de la continuité des services au regard des risques sécuritaires ? Qui n’a pas dû transformer les activités stratégiques des entreprises pour continuer d’opérer avec l’Europe et les autres pays ? Je pense à un partenaire de recrutement qui a développé sous deux noms de marque différents ses activités en Europe et pour le Moyen-Orient car il a dû s’isoler et se protéger du risque « réputationnel » lié aux crises régionales.

Toutes nos entreprises souffrent de cette crise systémique et du risque « réputationnel ». Le talent commercial, la capacité de réseautage, l’adaptabilité en période de crise ne suffisent plus. Il est urgent de reprendre le contrôle avec des bases saines et robustes pour recréer de l’attractivité « designed by privacy & compliance ». Le Liban est malgré la fuite des cerveaux encore un eldorado de compétences. Il faut donner une assise solide pour que le Liban profite pleinement de sa capacité naturelle à innover.

L’Europe, en adoptant le Data Act, a fait un choix politique clair : réguler pour émanciper. Le Liban doit décider s’il compte parmi les acteurs qui façonnent leur destin numérique ou parmi ceux qui le subissent. Entre l’internet satellitaire et le Data Act, entre dépendance et souveraineté, le pays se trouve à un carrefour historique.

Seules les organisations et nations capables de transformer leurs vulnérabilités en forces pourront prétendre à l’antifragilité. Pour le Liban, la gouvernance technologique et la souveraineté numérique ne sont plus des options : elles constituent les fondations de sa survie économique et de sa renaissance stratégique. Le Liban n’a plus le luxe de l’attentisme.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Depuis début septembre 2025, le Data Act européen est entré en vigueur. Cette réglementation impose aux entreprises de prouver leur indépendance technologique et la conformité de leurs infrastructures numériques. Pour le Liban, dont l’Union européenne est le premier partenaire commercial avec 1,4 milliard d’euros d’exportations et 34 % du commerce total, les conséquences sont immédiates.Les sanctions peuvent atteindre 20 millions d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires mondial. Plus grave encore : l’exclusion progressive des circuits économiques européens. Le secteur bancaire risque de perdre l’accès aux réseaux SEPA et TARGET2, privant les entreprises libanaises de la capacité d’effectuer des virements vers l’Europe. La recherche médicale pourrait se voir interdire de participer aux essais cliniques...
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