Critiques littéraires Architecture

Robinson : vivre et habiter dans le verbe et dans le lien

Robinson : vivre et habiter dans le verbe et dans le lien

D.R.

THE ARCHITECTURE OF RESONANCE: FROM OBJECTS TO INTERACTIONS de Sarah Robinson, Routledge Publishers, 2025, 300 p.

ARCHITECTURE IS A VERB de Sarah Robinson, Routledge Publishers, 2021, 274 p.

Goethe affirmait : « L’architecture, c’est de la musique figée. » Une composition pensée où chaque élément s’accorde aux autres pour former un tout harmonieux, conçu en vue d’une finalité claire. L’architecte et philosophe Sarah Robinson, qui explore les liens entre sciences cognitives et espace bâti, renverse la perspective : pour elle, l’architecture est un verbe, quelque chose que nous façonnons et qui nous façonne. Elle invite ainsi à passer de l’objet statique au processus vivant, de la forme figée à l’expérience incarnée.

Une expérience incarnée

Robinson estime qu’avant de comprendre un lieu, nous le ressentons. Avant même d’y penser, nous y respirons. Notre premier rapport au monde naît d’une danse préverbale, celle qui relie la mère et l’enfant par les rythmes du souffle, du regard et du toucher – un tissage de gestes fondateurs de notre capacité future à aimer, à apprendre et à habiter. Ce motif inaugural qu’elle associe à la résonance affective, devient le socle d’un modèle architectural repensé à partir de notre nature incarnée : une nature ouverte, relationnelle, vulnérable.

Inspirée par Alfred North Whitehead, John Dewey et Gaston Bachelard, Sarah Robinson invite à accueillir l’imprévu et à entrer dans le projet par les sens, afin de créer une œuvre qui émeut et qui résonne dans l’expérience quotidienne. Elle propose de déplacer les ateliers de conception, souvent centrés sur un objectif final ou un concept figé, vers un travail itératif, attentif aux gestes du faire. L’architecture, selon elle, doit respirer, vibrer, dialoguer avec les corps et se laisser guider par les interactions qu’elle suscite.

Une poétique située

Dans Architecture Is a Verb, l’auteure définit la « poétique située » comme « l’art de cultiver les significations déjà présentes ». À l’ère de l’automatisation et des environnements virtuels, elle rappelle que la présence physique est un don que l’architecture peut offrir. Les recherches neuroscientifiques sur la résonance, la synchronisation et les rythmes partagés appuient cette conviction. L’architecte doit, selon elle, concevoir pour la présence et créer des lieux qui apaisent le système nerveux, plutôt que de suivre la cadence mécanique et arythmique des machines. La « poétique de l’habiter » exige une qualité de conscience et une ouverture aux apports spontanés.

Robinson élabore également une « taxonomie des interactions » en s’appuyant sur les cinq « structures de conscience » de Jean Gebser, qui décrivent nos modes de relation à notre environnement. La progression va des modalités sensorielles primordiales (comme le toucher) aux facultés plus abstraites (telle l’imagination), reflétant la stratification évolutive de la perception. Reconnecter la conception à ces couches sensorielles permet de réhabiliter une pensée architecturale plus riche et de rompre avec l’oculocentrisme qui domine la pratique contemporaine.

Vers une architecture qui résonne

Dans son nouvel ouvrage The Architecture of Resonance: From Objects to Interactions, Sarah Robinson s’attache à une anthropologie profonde de l’habiter. Elle y montre comment notre discipline s’est trop longtemps laissée séduire par l’autonomie de l’objet, au détriment de ce qui constitue le cœur de l’expérience humaine : les dynamiques relationnelles qui se tissent entre les corps et les lieux. Les murs, les tactilités, les gradients lumineux, les proximités urbaines…, tout contribue à construire notre sentiment de cohérence avec nous-mêmes, avec les autres, et avec l’écosystème plus-qu’humain qui nous entoure. En renouant avec une compréhension située, sensible et temporelle de l’espace, Robinson esquisse une refondation du projet architectural : concevoir des milieux résonants, capables de réparer l’usure des existences contemporaines, de retisser du lien et d’offrir peut-être aux sociétés une nouvelle manière de se laisser guider par les rythmes du vivant.

Dans l’ensemble de ses ouvrages, Sarah Robinson défend ainsi une nouvelle éthique, une véritable écologie du lien. Elle déplace le centre de gravité actuel de la pensée architecturale en rappelant que l’architecture est un champ vibrant où se conjuguent corps humains, matières, saisons, mémoires et gestes.


THE ARCHITECTURE OF RESONANCE: FROM OBJECTS TO INTERACTIONS de Sarah Robinson, Routledge Publishers, 2025, 300 p.ARCHITECTURE IS A VERB de Sarah Robinson, Routledge Publishers, 2021, 274 p.Goethe affirmait : « L’architecture, c’est de la musique figée. » Une composition pensée où chaque élément s’accorde aux autres pour former un tout harmonieux, conçu en vue d’une finalité claire. L’architecte et philosophe Sarah Robinson, qui explore les liens entre sciences cognitives et espace bâti, renverse la perspective : pour elle, l’architecture est un verbe, quelque chose que nous façonnons et qui nous façonne. Elle invite ainsi à passer de l’objet statique au processus vivant, de la forme figée à l’expérience incarnée.Une expérience incarnéeRobinson estime qu’avant de comprendre un lieu, nous le...
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