Critiques littéraires Roman

L’allégorie des bas-fonds de Tripoli


L’allégorie des bas-fonds de Tripoli

© Yannis Koikas

Le Loup de la famille de Souhaib Ayoub, traduit de l’arabe (Liban) par Stéphanie Dujols, Sindbad / Actes Sud, 2025, 192 p.

Souhaib Ayoub est un écrivain, artiste et journaliste libanais né en 1989 à Tripoli et exilé en France depuis 2015. Fort de ses multiples talents et armé de sa sensibilité à fleur de peau, il met au travail dans son œuvre des questions brûlantes ayant trait aux identités en tout genre et à l’héritage mémoriel du trauma individuel et collectif d’un pays ravagé par les crises cycliques et les guerres.

Le Loup de la famille est son second roman. Il appartient à cette catégorie de livres qui brisent le silence des corps pour laisser remonter à la surface tout ce qu’ils ont refoulé : la honte, le désir, la pauvreté et la peur. C’est un texte d’une intensité brute, incisive, qui s’enracine dans les entrailles de Tripoli, la ville natale de l’auteur dans le nord du Liban.

On entre dans ce roman comme on s’enfonce dans une ruelle sans issue. Tout y est obscur et vibrant, chargé d’une présence qui déborde le réel : les murs suintent, la mer se déchire, les morts respirent encore. Le narrateur principal, Hassan al-Sabe’, adolescent mutique, observe son monde sans le comprendre tout à fait. Dans les yeux de cet enfant que l’on appelle « le muet », Souhaib Ayoub dépose tout le désarroi de celles et ceux qui sont nés dans « l’après-guerre », condamnés à hériter d’une misère sans horizon et d’une violence indicible.

Hassan vit dans un immeuble vétuste, théâtre d’une humanité déchue où se croisent des trajectoires de femmes épuisées, d’hommes accablés, de fantômes et de monstres intérieurs. Au cœur du quartier de Dakramanji, les strates d’une histoire tourmentée s’empilent d’une génération à l’autre et génèrent une mélodie teintée de nostalgie mélancolique. Pour la restituer, la langue de l’auteur, ici admirablement rendue par la traduction de Stéphanie Dujols, a quelque chose de cru, de charnel qui puise dans le terroir tripolitain, dans la mémoire des souks et des ruelles. Son style engendre un phrasé qui n’a peur ni de la vulgarité ni de la tendresse. Dans cette écriture dense et hallucinée, il y a quelque chose d’une incantation qui parvient à faire de la pauvreté une matière proche du poétique.

Tripoli, la cité souffrante

Dans le roman, Tripoli n’est pas seulement un lieu, ou un décor. C’est une entité vivante, un organisme sensible où chaque être porte les stigmates d’un passé douloureux. La guerre civile y rôde encore, dans les obus qui ont troué les murs des appartements, dans les gestes inlassablement répétés des hommes, dans le silence obstiné des femmes. Hassan, l’enfant-loup, semble né de cette ruine. Il parle aux morts, dialogue avec ses spectres, et c’est à travers son regard que l’on accède à une société qui n’a jamais cessé de panser ses plaies.

L’écrivain ne cherche pas à enjoliver la réalité ni à la dénoncer. Il écrit depuis l’intérieur des chairs meurtries et porte leurs voix. Ces dernières oscillent entre désordre et survie et disent les odeurs d’arak, de poisson et de sang. Elles racontent la crasse, le sexe, la faim et la tristesse. À les lire, on ne saurait distinguer où s’arrête la folie et où commence la lucidité et inversement. Hassan n’est pas seulement un enfant écorché, il devient la conscience aiguë d’une société mutilée. En lui, les frontières entre le bien et le mal s’estompent. Il observe, fasciné, la violence des adultes : le cheikh qui abuse de son corps d’enfant, la tante pieuse qui se frotte à la honte, la mère épuisée et abusée qui fume pour oublier. Il comprend, avant de parler, que la morale est un luxe réservé aux puissants. Dans cet immeuble de Tripoli, tout le monde est coupable et victime à la fois.

Une généalogie brisée

Le Loup de la famille n’est pas un roman social au sens strict. Il ne raconte pas la misère, il la métamorphose en mythe. En suivant la lignée des Sabe’, ces « loups » nomades venus du désert, Souhaib Ayoub relie la chronique familiale à une mémoire bédouine où le sang, la filiation et la faute s’enchaînent dans un même cycle de damnation. La tête de Chamsé – la grand-mère décapitée –, retrouvée dans un sac, devient la métaphore fondatrice d’une généalogie brisée, d’une parole tranchée, d’un monde où la mort précède la naissance. Il y a dans la manière dont l’auteur assemble ses scènes – fragments de mémoire, visions oniriques, dialogues étouffés –, une modernité narrative qui évoque autant le théâtre que le roman. Chaque chapitre semble tourner autour d’un corps : le corps supplicié de Chamsé, le corps travesti de Dolce Vita, le corps muet de Hassan, etc. En arrière-plan, c’est le corps de toute une ville qui hurle, écartelé entre la piété et la perdition, la tradition et le chaos.

L’on peut se demander ce que signifie le terme « famille » dans le titre. Peut-être rien d’autre qu’un piège, un espace où l’on s’aime et où l’on s’étrangle, où l’on transmet la peur comme un héritage. Le « loup » du titre n’est pas seulement Hassan ou son grand-père, il pourrait en réalité incarner chacun de nous, lorsque l’instinct prend le pas sur la raison et que la survie éclipse de force la tendresse.

Souhaib Ayoub signe donc un roman d’une beauté sauvage, où le réalisme se mêle au fantastique, où l’obscène devient poésie. Il nous plonge dans les abîmes du Liban contemporain, mais aussi dans les dédales du corps et du langage. Il faut du courage pour écrire ainsi, oser dire la pourriture sans détourner le regard et accorder à la laideur une forme d’amour.

Le Loup de la famille de Souhaib Ayoub, traduit de l’arabe (Liban) par Stéphanie Dujols, Sindbad / Actes Sud, 2025, 192 p.Souhaib Ayoub est un écrivain, artiste et journaliste libanais né en 1989 à Tripoli et exilé en France depuis 2015. Fort de ses multiples talents et armé de sa sensibilité à fleur de peau, il met au travail dans son œuvre des questions brûlantes ayant trait aux identités en tout genre et à l’héritage mémoriel du trauma individuel et collectif d’un pays ravagé par les crises cycliques et les guerres.Le Loup de la famille est son second roman. Il appartient à cette catégorie de livres qui brisent le silence des corps pour laisser remonter à la surface tout ce qu’ils ont refoulé : la honte, le désir, la pauvreté et la peur. C’est un texte d’une intensité brute, incisive, qui s’enracine...
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