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Nos lecteurs ont la parole

Les mentalités, les sociétés, le Liban et moi !

Le Liban est un pays qui n’a jamais vraiment cessé d’être un village, agrandi, fissuré, où les clochers et les minarets remplacent les institutions et où la loyauté va encore aux familles spirituelles plutôt qu’à la patrie. Entre ses dix-huit communautés, il n’a jamais trouvé la voie du vivre-ensemble citoyen. Il a préféré la coexistence des lieux de prières à la construction d’une maison commune. Tant que cette mentalité perdurera, tout progrès y sera condamné à l’échec.

Au Liban, on naît déjà classé, étiqueté, inscrit dans une appartenance avant même de savoir parler. On hérite d’un nom, d’une confession, d’une mémoire collective. Ce n’est pas une identité, c’est une assignation. L’enfant apprend très tôt à reconnaître « les siens » et « les autres ». On ne lui enseigne pas la citoyenneté, mais la prudence : « N’oublie jamais à qui tu appartiens. » Dans ce pays où la religion se mêle à la politique, la communauté devient un abri, un bouclier, un passeport. Mais c’est aussi une prison. Elle protège de l’extérieur tout en isolant de l’intérieur. Elle offre la chaleur du clan, mais refuse la lumière du monde. Et c’est ainsi que le Libanais s’habitue à chercher refuge dans son clocher tout en se plaignant de vivre dans un pays fragmenté.

Cette logique du refuge s’est infiltrée jusqu’au cœur même de l’État, transformant la politique en une mosaïque d’intérêts confessionnels. Le président maronite, le Premier ministre sunnite, le président du Parlement chiite : trois symboles d’un équilibre qui n’en est pas un. On appelle cela un « pacte », mais c’est en réalité une division consentie, un partage du pouvoir qui transforme l’État en confédération de fiefs religieux. Chaque communauté se dresse comme une petite république, avec ses écoles, ses hôpitaux, ses médias, ses martyrs et ses tabous. Le citoyen disparaît alors derrière le fidèle, la justice derrière la faveur, le droit derrière l’intercession. Le peuple, au lieu de se reconnaître dans une loi commune, se disperse dans une multitude d’allégeances. Le Liban n’est pas une société ; c’est un archipel de communautés séparées par la peur et unies par le désastre.

Ce morcellement n’est pas seulement institutionnel : il est aussi intérieur. La guerre civile n’a jamais vraiment pris fin ; elle s’est transformée en mentalité. Chacun porte en lui la peur de l’autre, transmise comme un héritage sacré. Les générations nées après 1990 n’ont pas connu la guerre, mais elles en vivent encore les réflexes : la méfiance, le repli, la loyauté clanique. Les mémoires ne se parlent pas ; elles se soupçonnent. Il n’y a pas de récit commun, pas de « nous » véritable. On partage un territoire, pas une histoire. On partage une langue, mais pas un sens. Et c’est là que le drame s’enracine : un pays qui ne sait pas se raconter ensemble finit toujours par se déliter.

Dans ces conditions, toutes les réformes apparaissent comme des palliatifs sur un corps malade. Les plans économiques, les aides internationales, les promesses de modernisation se heurtent à un mur invisible : celui des mentalités. Aucun progrès ne peut naître sur un sol où la logique communautaire demeure intacte. Comment construire un État moderne quand chaque citoyen voit le monde à travers le prisme de son évêque, de son mufti ou de son zaïm ? Comment bâtir une économie équitable dans un pays où la loyauté politique s’achète avec un emploi public ou un sac de farine ? Le Liban ne manque ni de talents ni d’intelligence. Il manque de citoyens. Tant que le Libanais ne se verra pas comme partie d’un tout, et non comme le représentant d’un fragment, le pays restera un puzzle dont les pièces refusent de s’emboîter.

Et pourtant, malgré tout, quelque chose demeure : une aspiration, fragile mais tenace, à la société. On l’a vue éclore sur les places en 2019, dans les cris de la jeunesse réclamant justice et dignité. Cette génération n’a pas seulement voulu changer de gouvernement, elle a voulu changer de regard, passer de « ma confession » à « ma condition ». Ce souffle, même étouffé, prouve que le Liban n’est pas condamné. Mais il faut du courage pour aller plus loin : le courage de rompre avec les réflexes du passé et d’imaginer un pays où la loi remplace la faveur, où le citoyen prime sur le croyant, où l’État devient un lien et non une menace.

Il faut le dire sans détour : le Liban ne survivra pas sans une révolution des mentalités. Une révolution silencieuse, mais radicale, qui commence à l’école, dans la famille, dans les médias, dans la langue même. Il faut apprendre à penser le commun, à honorer la différence sans en faire un drapeau, à croire en la loi plutôt qu’en la protection d’un chef. Il faut cesser de dire « ma communauté » et commencer à dire « notre pays ». Car la société, c’est la maturité de la communauté : le moment où la foi devient conviction personnelle et non appartenance politique, où la solidarité devient choix moral et non réflexe tribal.

Dans cette maturité se trouve la promesse d’un Liban capable de vivre sa pluralité sans s’y enfermer. Sans ce passage, le pays restera suspendu entre mémoire et ruine, incapable de naître à lui-même. Or le temps presse. Le Liban ne tombera pas d’un coup : il se défait déjà, lentement, à force de fidélités qui se neutralisent. Les Libanais croient vivre dans un pays, mais ils vivent dans une addition de mondes parallèles. La société, la vraie, celle du droit, de l’égalité et de la responsabilité, n’existe pas encore. Et pourtant, c’est là que réside la dernière chance. Si les mentalités ne changent pas, aucune élection, aucune réforme, aucun sauvetage économique ne pourra inverser le déclin.

Le Liban doit choisir : transformer les mentalités pour passer à la société, du moins c’est ce que m’a enseigné mon professeur et mon mentor Me Youssef Mouawad, ou rester une somme de communautés en guerre larvée, ou alors devenir enfin une nation consciente d’elle-même. Entre ces deux voies se joue son avenir et peut-être son existence. Car les peuples ne meurent pas d’un coup ; ils se vident lentement d’eux-mêmes, à force de ne pas vouloir grandir. Et si le Liban refuse encore de passer de la communauté à la société, il finira non pas par s’effondrer, mais par s’effacer doucement, irréversiblement, dans le silence de ceux qui n’ont jamais su dire « nous ».

Et c’est ce silence, plus que la guerre, plus que la faillite, qui serait sa véritable disparition

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le Liban est un pays qui n’a jamais vraiment cessé d’être un village, agrandi, fissuré, où les clochers et les minarets remplacent les institutions et où la loyauté va encore aux familles spirituelles plutôt qu’à la patrie. Entre ses dix-huit communautés, il n’a jamais trouvé la voie du vivre-ensemble citoyen. Il a préféré la coexistence des lieux de prières à la construction d’une maison commune. Tant que cette mentalité perdurera, tout progrès y sera condamné à l’échec.Au Liban, on naît déjà classé, étiqueté, inscrit dans une appartenance avant même de savoir parler. On hérite d’un nom, d’une confession, d’une mémoire collective. Ce n’est pas une identité, c’est une assignation. L’enfant apprend très tôt à reconnaître « les siens » et « les autres ». On...
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Que c est bien pensé et que c est bien dit! Inchallah

Nemer Salam

13 h 20, le 03 décembre 2025

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Commentaires (1)

  • Que c est bien pensé et que c est bien dit! Inchallah

    Nemer Salam

    13 h 20, le 03 décembre 2025

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