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Nos lecteurs ont la parole

La visite du pape, entre la douleur d’un peuple et le calvaire d’une nation

Le souverain pontife, Sa Sainteté le Pape Léon XIV, n’arrive pas au Liban en simple invité protocolaire, mais en apôtre foulant une terre devenue le calvaire d’une nation, accablée par la dynamique de l’impuissance et la schizophrénie de ses élites. Cette visite a pour vocation de panser les plaies d’un pays qui ne parvient plus à contenir les espérances de son peuple ; un pays qui demeure un héritage divin et une entité dont la raison d’être transcende les simples équations politiques.

Ce peuple, et particulièrement ses fils chrétiens, n’attend pas une visite qui consacrerait un fait accompli ou répondrait à une invitation officielle aussi classique qu’ostentatoire. Il espère un cri retentissant, capable d’ébranler les piliers de l’illusion qui gouverne cette entité. Il attend que soit proclamé que le Liban est aujourd’hui un pays occupé, non seulement par des forces et milices étrangères, mais aussi par une corruption systémique, par une féodalité politique défiant le temps, et par des rivalités délétères. Une lutte acharnée contre la présidence de la République permet désormais à chaque leader, laïc ou spirituel, d’hypothéquer l’avenir de la nation au profit de ses intérêts, de son clan ou de sa doctrine.

La présence chrétienne face au risque d’érosion existentielle

La souffrance des chrétiens du Liban dépasse désormais la crise économique pour toucher au cœur même de leur existence. La pérennité de la famille chrétienne est menacée sur plusieurs fronts : une émigration sans précédent, un affaiblissement délibéré de la représentation nationale dû à la faillite de la classe politique, et l’érosion de la confiance envers les autorités. À cela s’ajoute, plus insidieusement, la fragilisation des valeurs familiales face à l’émergence de nouveaux paradigmes sociétaux.

Soutenir la présence chrétienne n’est plus une question émotionnelle ou confessionnelle ; c’est un impératif national pour maintenir l’équilibre au sein de l’armée et de l’administration, ces institutions qui demeurent le dernier rempart de l’État. Ce soutien ne saurait être une faveur, mais un droit dicté par le véritable partenariat fondateur de cette entité, aujourd’hui menacée de disparition ou d’altération identitaire sous le poids des convoitises régionales.

Le défi ecclésial : de la gouvernance séculière au Royaume du Christ

La sauvegarde existentielle ne pourra se concrétiser sans une réforme ecclésiale radicale. Un changement de stratégie s’impose à l’Église locale : elle doit s’aligner davantage sur le Royaume du Christ et les valeurs évangéliques, plutôt que de singer les critères de la gouvernance séculière. Certaines institutions ecclésiales se sont malheureusement transformées en concurrentes du secteur privé, tant par leur performance que par leur bureaucratie. Les biens du « waqf » semblent parfois gérés comme si c’était la propriété privée du responsable, de sa famille ou de son cercle proche d’opportunistes. Cette dualité détourne l’Église de sa mission première : être le refuge des pauvres et des marginalisés.

Le soutien social, éducatif et hospitalier aux familles exige des mesures urgentes. Les institutions de l’Église doivent renouer avec un modèle à but non lucratif. La priorité absolue est de soutenir les membres de la famille chrétienne, menacée dans son existence et ses valeurs, et non de s’engager dans des investissements lucratifs incompatibles avec la sainteté de ces biens, qui furent pourtant le moteur d’une renaissance humaniste.

Sauver la présence chrétienne pour sauver la nation

Alors que la carte de la région est en pleine mutation, les mentalités locales demeurent figées. Les décideurs, obsédés par des gains de pouvoir immédiats, agissent comme si l’intelligence artificielle pouvait offrir l’éternité à leur autorité ou préserver leurs richesses jusque dans la tombe. Si cette tendance à l’arrogance, à l’orgueil et à l’outrecuidance persiste, l’Église terrestre finira par n’être composée que de pasteurs officiant dans des édifices de béton déserts, offerts par des mécènes.

Cette dérive constitue une politique de destruction de la Constitution libanaise fondée sur le pacte national. Si la composante chrétienne s’effondre, le pays basculera vers un nouveau régime, perdant son identité et sa vocation. Quel système démocratique viable pourrait reposer sur l’attribution des prérogatives majeures à une minorité démographique ?

Le succès des institutions éducatives chrétiennes réside dans leur capacité à accueillir autant que possible la jeunesse dans le but d’offrir une formation aux valeurs chrétiennes, à la culture de la paix et à la construction de l’État. C’est une mission à la fois évangélique et nationale, garante de la parité établie par l’accord de Taëf sous le parrainage du Vatican.

Le leadership chrétien : de la rupture à l’unité par saint Charbel

La logique de rivalité malsaine est devenue l’unique étalon politique, loin de toute considération humaine, morale ou nationale. Est-il concevable que la division chrétienne ait atteint un point de non-retour tel que les leaders ne puissent se réconcilier, même sous le toit de l’Église ?

Chaque autorité ou leadership spirituel local semble désormais tailler sa propre « exhortation apostolique » sur mesure. Il n’existe plus de dénominateur commun autour d’un projet national unificateur, si ce n’est l’intercession de saint Charbel. Ce dernier demeure l’icône populaire de l’impossible, l’ultime recours là où toutes les volontés humaines ont failli.

Dès lors, l’essentiel n’est pas de rassembler les chefs des Églises à la nonciature apostolique pour une simple réunion protocolaire effectuée par obéissance. L’enjeu réside dans le message de salut et de réforme qu’ils lanceront, fondé sur une réconciliation chrétienne véritable, attendue depuis des années.

La rencontre des autorités religieuses avec Sa Sainteté le Pape à la place des Martyrs revêt une importance capitale. Puisse cette rencontre élever le dialogue avec les musulmans : passer d’un dialogue avec « l’Autre » à un dialogue avec le « Partenaire », pour bâtir une interaction citoyenne fondée non sur la politique, mais sur des valeurs suprêmes et un destin commun, afin de protéger la singularité de la pluralité du Liban.

Une invitation à la « sainte honte »

La présence du souverain pontife éveillera-t-elle un sentiment de « sainte honte » chez les leaders chrétiens ? Auront-ils l’humilité de se rassembler autour de Sa Sainteté de leur plein gré, et non pour se conformer à un agenda officiel ou à des injonctions extérieures ?

Le peuple libanais, épuisé et désabusé, craint une nouvelle déception. Que la visite du Saint-Père ne soit pas une simple date dans l’agenda du pontificat, mais une secousse tellurique réorientant la boussole de l’Église et des leaders vers l’Évangile et la patrie. Qu’elle soit un cri spirituel contre toute autorité séculière marchandant la souffrance du peuple. C’est peut-être la dernière chance ; la manquer reviendrait à délivrer un brevet d’impunité aux responsables pour la décennie à venir.

Que la paix du pape Léon XIV au Liban soit une paix véritable, commençant par la purification de la Maison de Dieu des souillures de l’intérêt, pour libérer la nation de toute occupation – interne comme externe – et préserver sa souveraineté sur les fondements de la dignité et de la tolérance.

Antonios ABOU KASM

Professeur d’université et avocat

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le souverain pontife, Sa Sainteté le Pape Léon XIV, n’arrive pas au Liban en simple invité protocolaire, mais en apôtre foulant une terre devenue le calvaire d’une nation, accablée par la dynamique de l’impuissance et la schizophrénie de ses élites. Cette visite a pour vocation de panser les plaies d’un pays qui ne parvient plus à contenir les espérances de son peuple ; un pays qui demeure un héritage divin et une entité dont la raison d’être transcende les simples équations politiques.Ce peuple, et particulièrement ses fils chrétiens, n’attend pas une visite qui consacrerait un fait accompli ou répondrait à une invitation officielle aussi classique qu’ostentatoire. Il espère un cri retentissant, capable d’ébranler les piliers de l’illusion qui gouverne cette entité. Il attend que soit proclamé que...
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