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Culture - Anniversaire

Longue vie, Feyrouz !


Longue vie, Feyrouz !

Feyrouz. Photo archives L'Orient-Le Jour

Comme aujourd’hui, il y a quatre-vingt-onze ans, vous veniez au monde, Madame. Pauvre et modeste, Madame, destinée à la vie des invisibles dans un pays qui ne sait toujours pas où se situer. Le don qui vous a été donné comme un miracle, peut-être comme une malédiction, m’invite à vous tutoyer comme on tutoie les déesses, parce qu’elles demeurent en nous et que vouvoyer, c’est respecter une distance.

Il est indiscret de révéler l’âge d’une femme, mais que t’importe l’âge, toi qui as depuis longtemps les deux pieds dans l’éternité ? Tu n’avais pas quinze ans quand Mohammad Fleifel, en quête de talents pour la chorale du Conservatoire national qu’il venait de fonder, imposait la tienne et t’offrait une formation académique au cours de laquelle, cinq ans durant, tu incantais, toi la chrétienne, les versets du Coran.

Voilà qui t’apparente déjà à Oum Kalthoum qui, elle, devait se déguiser en garçon pour avoir le droit de le faire. Quel était le secret de ta voix ? D’où venait ce souffle que modulait ton corps à peine éclos, charriant des siècles de mélancolie comme s’il avait vécu mille vies ? Le voilà qui résonne à travers la radio. Ta voix se détache de la chorale, fait des volutes entre les murs où se réunissent les familles fascinées par cet oracle : le nouvel appareil domestique émetteur de sons désincarnés. Tu ignores ce que cela fait. Tu ignores, bien sûr, ce que fait une voix quand elle navigue de l’oreille à l’âme.

Dans notre dossier spécial...

Feyrouz avant Feyrouz (2/5)

Tu n’es alors qu’une écolière sage et disciplinée, élevée dans la foi, la pudeur et la discrétion. On t’habille de petites robes noires, comme une Piaf endeuillée, comme une pensionnaire dont l’image n’a pas d’importance. Tu n’es pas là pour séduire, et pourtant. Certaines oreilles sont prédatrices. Celles de Assi et Mansour Rahbani en font partie. Les frères compositeurs sont eux aussi à l’affût d’un talent pour exalter le leur. Ils vont te chercher là où tu es à la fois livrée à la foule et hors de sa portée, au studio de radio où tu répètes avec cette chorale qui dès le premier jour s’harmonise autour de ta voix. C’est presque une OPA, Assi qui t’épouse pour être sûr de te posséder, qui t’écrit des poèmes compliqués dont tu délies les mots avec tendresse, et Mansour qui te compose un folklore bâtard sur des airs latino, des rumbas, des tangos, et toi qui les déposes au pied de ton public comme autant de fleurs sauvages, cueillies à même les montagnes abandonnées et les champs avant la fauche.

Oh la nostalgie, la poignance de ce qui n’est plus, mais continue à vibrer sur ce fil fragile, cette soie tendue à se rompre, mais qui résiste aux notes les plus exigeantes. Funambule est ta voix. C’est peut-être aussi ce danger constant de la chute qui contribue à l’entortiller autour de nos cœurs. Tu chantes et les matins ne sont plus les mêmes. Ta voix, c’est le café de tout le monde arabe, l’éveil et le réveil. Pour les Libanais exilés par vagues, elle est présence et réconfort.

Le temps passe à peine que tu as déjà une statue. Qui sait, derrière le marbre, ce qu’est ta vie de femme ? Tes Pygmalion t’enchaînent, reine soumise, quatre enfants pour t’ancrer dans le foyer dont tu ne sors que pour monter sur scène, Hali désarticulé par une méningite infantile, plus tard Layal qui meurt sans préavis, Rima qui entretient ton temple, fille et vestale, et puis Ziad, ce conflit sur pattes, ce rebelle génial qui ne te libère des pères Rahbani que pour mieux t’amarrer à sa propre folie. Tu cèdes, ton instinct de mère te le dicte et la déesse en toi sait que tu as raison. Le public suit. Ta douleur ne compte pas, tu es devenue cette icône dont on attend qu’elle saigne pour faire miracle. En observant ton si court et si long chemin vers la gloire, je me demande si ces robes théâtrales, parfois grotesques, ces couronnes, ces volumes de cheveux dont on t’affublait au sommet de ta popularité, presque pour t’empêcher de bouger ou de t’enfuir, si tout cela ne te pesait pas. Les mouvements brusques de tes lourdes épaules pour ouvrir le passage à une modulation complexe, ta tête qui voudrait se pencher, se tourner, mais cette sotte tiare qui l’en empêche…

Dans notre dossier spécial...

Feyrouz et les Rahbani : les années folles du trio enchanté (3/5)

On ne souhaite pas joyeux anniversaire à une déesse. Ce serait la renvoyer à son enveloppe charnelle, à ses rides, à ses jambes qui défaillent et lui compter mesquinement ses pas sur la Terre alors qu’elle ne fut qu’envol et lumière. Quoi t’offrir, Feyrouz, que tu ne nous ait déjà offert cent fois ? Peut-être partager une chanson. Cette chanson : Seuls ils demeurent comme une fleur de sureau. Wahdon. Nul n’a égalé le poète Talal Haidar, peut-être ton plus grand parolier, pour se pencher avec compassion sur la solitude des combattants de la liberté. L’histoire veut que de son balcon surplombant une forêt, dans la Békaa-Ouest, il ait observé trois jeunes gens s’engouffrer sous les arbres à la faveur de la nuit. Ils en ressortaient chaque matin, le saluaient au passage, jusqu’au jour où il ne les vit plus. Il apprit par la suite que l’un était palestinien, les deux autres un irakien et un syrien. Ils avaient été tués au cours d’une opération armée :

« Seuls, ils demeurent, pareils aux fleurs de sureau.

Eux seuls cueillent les feuilles du temps.

Ils referment la forêt,

et restent, tels la pluie,

à frapper à ma porte.

Ô temps…

Ô herbe sauvage qui pousse sur ces murs,

tu as allumé les fleurs de la nuit sur mon livre.

La tour aux colombes est haute et ceinte de pierres :

les colombes se sont enfuies, et je suis restée seule.

Ô vous qui attendez la neige,

vous n’avez plus besoin de revenir.

Crie-leur dessus dans l’orage, ô loup,

peut-être qu’ils entendront.

Ils demeurent seuls, tels ces vieux nuages.

Eux seuls, leurs visages et l’obscurité du chemin,

traversent la forêt,

et dans leurs mains, comme la pluie,

ils frappent – eux, les larmes – à ma porte.

Ô temps…

Depuis l’âge où l’herbe a poussé sur mes murs,

bien avant que les arbres ne deviennent hauts,

allume les lanternes et attends mes amis :

ils sont passés, partis,

et seule je suis restée sur mon seuil,

toute seule.

Ô vous qui partez dans la neige,

vous n’avez plus besoin de revenir.

Crie-leur dans l’orage, ô loup,

peut-être qu’ils entendront. »

Peut-être cette sublime solitude de la fleur de sureau, du vieux nuage et de la dernière neige est-elle la tienne, Feyrouz. Reçois-la comme telle, comme une reconnaissance de ton combat de femme, toi qui n’as reçu d’hommages que pour ta part céleste. Longue vie à toi, ici-bas ou parmi les étoiles. Que ta lumière demeure.

Comme aujourd’hui, il y a quatre-vingt-onze ans, vous veniez au monde, Madame. Pauvre et modeste, Madame, destinée à la vie des invisibles dans un pays qui ne sait toujours pas où se situer. Le don qui vous a été donné comme un miracle, peut-être comme une malédiction, m’invite à vous tutoyer comme on tutoie les déesses, parce qu’elles demeurent en nous et que vouvoyer, c’est respecter une distance.Il est indiscret de révéler l’âge d’une femme, mais que t’importe l’âge, toi qui as depuis longtemps les deux pieds dans l’éternité ? Tu n’avais pas quinze ans quand Mohammad Fleifel, en quête de talents pour la chorale du Conservatoire national qu’il venait de fonder, imposait la tienne et t’offrait une formation académique au cours de laquelle, cinq ans durant, tu incantais, toi la chrétienne, les...
commentaires (12)

Notre Fayrouz nationale auréolée d’un feu d’artifice peut être un des seuls qui fait encore sens en cette veille de 22 Novembre Merci Fifi !❤️

Noha Baz

23 h 47, le 21 novembre 2025

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Commentaires (12)

  • Notre Fayrouz nationale auréolée d’un feu d’artifice peut être un des seuls qui fait encore sens en cette veille de 22 Novembre Merci Fifi !❤️

    Noha Baz

    23 h 47, le 21 novembre 2025

  • Fifi là où je ne suis absolument pas d’accord avec vous, Ziad a libéré Fayrouz l’artiste, la chanteuse, elle a osé chanter des chansons up to date, et qui ont choqué pas qu’un, il l’a sorti de la nostalgie d’un Liban disparu , et il l’a mis dans la vie d’aujourd’hui avec génie authentique , elle s’amusait énormément avec lui … en deux mots Ziad l’Artiste a fait revivre Fayrouz l’Artiste

    Dina HAIDAR

    15 h 03, le 21 novembre 2025

  • Quelle belle plume pour notre « Déesse »FAYROUZ ❤️ merci !

    Vacher Nawal

    14 h 21, le 21 novembre 2025

  • Merci à vous aussi Fifi pour souligner aussi éloquemment l'anniversaire de notre DIVA, notre légende nationale!

    DOUMET Rima

    14 h 00, le 21 novembre 2025

  • Joyeux Anniversaire Madame Feyrouz! Meilleurs voeux de santé On ne le dira jamais assez: merci pour cette voix magnifique sous les colonnes de Bacchus qui berce encore aujourd'hui, soixante huit ans plus tard, notre mémoire collective avec tant de fierté! Merci

    DOUMET Rima

    13 h 55, le 21 novembre 2025

  • Superbe article (comme toujours!)

    SALEH KAYALI Zeina

    13 h 43, le 21 novembre 2025

  • Cet article est-il à l'honneur de la Grande Feyrouz mais aussi à l'honneur du journalisme bien Libanais! Merci.

    Wlek Sanferlou

    13 h 34, le 21 novembre 2025

  • Longue vie à Feyrouz, et, tout de suite : Bravo Fifi !

    CODANI Didier

    11 h 56, le 21 novembre 2025

  • Merci Fifi

    Dina HAIDAR

    11 h 34, le 21 novembre 2025

  • Merci Madame ! Une grande journaliste, un sujet digne d’un roman.

    Hacker Marilyn

    11 h 04, le 21 novembre 2025

  • Magnifique hommage digne de notre étoile…Merci MONSIEUR

    ABOUD André Joseph

    05 h 51, le 21 novembre 2025

  • Sublime!

    Harb Mona

    00 h 29, le 21 novembre 2025

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