Des élèves de l’École secondaire des filles de la charité ont enquêté sur la participation politique des Libanaises. Photo l’École secondaire des filles de la charité
Nous n’avons jamais vraiment pris la mesure de ce que signifiait « représentation politique » avant ce projet de classe. On entend souvent parler d’élections, de ministres, de promesses. Mais rarement de femmes en politique. Alors, nous avons voulu savoir ce qu’en pensaient les jeunes comme nous : est-ce qu’on veut des femmes en politique ? Est-ce qu’on y croit vraiment ? Et surtout, qu’est-ce qui bloque encore leur accès ?
Nous sommes partis d’une question large : dans quelle mesure la participation des femmes libanaises à la vie politique, depuis la fin de la guerre civile, montre à la fois des avancées et des obstacles persistants ? Notre équipe a choisi d’examiner le regard des jeunes : comment nous percevons la place des femmes en politique et leur rôle dans la transformation de la société.
Dans la salle informatique, entre deux sonneries, nous avons construit un questionnaire sur Google Forms. Nous avons testé des hypothèses (les stéréotypes pèsent, le manque d’encouragement aussi), puis nous avons rédigé 12 questions, ouvertes et fermées. Nous avons partagé le lien sur WhatsApp avec nos amis, nos cousins et dans notre lycée. En trois jours, 165 jeunes de 15 à 22 ans ont répondu : 109 filles et 56 garçons. Et là, les chiffres nous ont parlé.
Ce que les chiffres racontent… et ce qu’ils révèlent de nous
La bonne nouvelle saute aux yeux : 93,9 % des répondants soutiennent la présence des femmes en politique, et 95,2 % estiment qu’elles sont capables d’assumer des responsabilités. On pourrait s’arrêter là et se dire : « Super, génération convaincue. » Sauf que la suite est plus nuancée.
D’abord, 69,1 % jugent que les femmes ne sont pas traitées équitablement dans la politique nationale. Beaucoup ressentent donc un décalage entre les principes affichés et la réalité sur le terrain.
Ensuite, certaines réponses montrent des contradictions qui bousculent nos certitudes. Par exemple, l’énoncé « Les femmes peuvent diriger un pays aussi bien que les hommes » obtient un accord solide (60 % chez les filles, 58 % chez les garçons). Mais l’affirmation « La politique est un domaine réservé aux hommes » recueille tout de même 42 % d’accord chez les filles et 47 % chez les garçons. Comment peut-on croire en la compétence des femmes tout en laissant survivre l’idée d’un territoire « réservé » ? Cette tension dit beaucoup de l’héritage culturel que nous portons sans toujours le questionner.
Autre résultat qui m’a vraiment interpellée : à la proposition « Il est important d’avoir des femmes dans les postes de décision », 76 % des filles et 58 % des garçons se déclarent favorables. Pourtant, à l’énoncé « Les jeunes filles doivent être encouragées à s’engager en politique », une majorité s’y oppose (66 % des garçons et 62 % des filles). On sait que c’est important, mais on n’encourage pas. Peut-être parce que la politique nous paraît lointaine, voire toxique ; peut-être aussi parce que nous n’avons pas de modèles visibles qui nous ressemblent, ni d’espaces sûrs pour s’y initier.
Le rêve, la réalité… et le silence
Quand on demande si les jeunes envisagent la politique comme voie personnelle, 44,8 % répondent non, 34,6 % hésitent, et seuls 20,6 % se projettent. Et seulement 16,4 % disent avoir été encouragés par leur entourage. Comment s’étonner de l’absence des femmes aux postes de décision si, dès le lycée, l’encouragement manque, et pas qu’aux filles, d’ailleurs ? Ajoutez à cela qu’en fin de formulaire, 40 % reconnaissent ne pas être sensibilisés à la politique. Le silence fabrique l’abstention.
Avant ce projet, nous pensions que « la place des femmes » était surtout une question de lois. Aujourd’hui, nous voyons que c’est aussi – et peut-être d’abord – une question d’habitudes, de regards, d’élan donné (ou pas) aux jeunes. Les réponses à notre question ouverte l’expriment clairement : il faut changer les mentalités, mieux orienter les lycéens et étudiants, réviser certaines lois, et renforcer la confiance des jeunes femmes pour qu’elles osent prendre la parole et persévérer.
Et maintenant ?
Si nous devions tirer une leçon pour notre lycée, ce serait la suivante : commençons petit mais commençons. Inviter des élues ou expertes à témoigner. Créer un club d’initiation à la vie publique où l’on apprend à débattre, à écrire un programme, à comprendre un budget. Mettre en place des simulations d’assemblée. Et surtout, encourager explicitement les filles à s’y essayer – pas pour « remplir des quotas », mais pour apprendre à exercer un pouvoir au service du bien commun.
Notre génération soutient massivement l’idée des femmes en politique. Pourtant, les stéréotypes tiennent encore et l’encouragement fait défaut. Entre nos principes et nos pratiques, il y a un pont à construire. Nous aimerions que ce pont commence ici, dans nos classes, nos clubs, nos familles. Parce que la politique, ce n’est pas un domaine « réservé » : c’est un espace public qui nous attend... toutes et tous.


