« Dieu est mort, et c’est nous qui l’avons tué », Nietzsche.
Le Liban n’est plus un pays : c’est un étourdissement, un vertige, un éblouissement. Une suspension entre la mémoire et la ruine, un mirage obstiné, une chimère révoltée qui refuse de disparaître. Le temps, ici, n’avance plus : il tourne, têtu, sur sa propre orbite, comme un disque rayé où reviennent les mêmes lamentations depuis des décennies.
Le Liban n’est plus une nation : c’est une fatigue. Une respiration courte entre deux éboulements. Un pays qui s’obstine à durer par lassitude, par ironie, ou simplement par impuissance à s’interrompre, par peur de s’éteindre.
La tragédie n’y est plus une crise, mais une cadence : un balancement entre effondrement et accalmie, une danse lente au bord du gouffre. Le désastre s’est fondu dans le quotidien. Tout tremble, mais rien ne s’écroule ; même la ruine hésite à tomber.
Nous vivons dans l’après de tout : après la foi, après l’État, après la honte. Le nihilisme s’est infiltré dans nos gestes, nos silences, nos plaisanteries. Il est notre défense et notre abri, une sorte de bouclier fabriqué au rythme de nos ennuis. Nous sommes un peuple lucide jusqu’à l’impuissance. Nietzsche avait raison : Dieu est mort, mais nous avons poursuivi le massacre, tué le sens, le discernement et jusqu’à l’envie de comprendre pour prendre conscience. Rien ne marche, mais tout continue. C’est là notre génie national. L’électricité va et vient comme la foi, la justice s’achète comme le pain, la dignité se vend au taux du jour. La politique s’est dissoute dans la débrouille, la morale dans la ruse. Le citoyen ne demande plus de miracle, ce n’est pas la colère qui lui manque, c’est la conviction qu’elle pourrait encore changer quelque chose.
Le nihilisme libanais n’est pas absence de sens, mais épuisement du sens. Nous l’avons tellement cherché qu’il s’est consumé. Dans un pays où tout discours a été trahi, les mots ont perdu leur poids. Les slogans d’hier, « vivre-ensemble », « renaissance », « réforme », sonnent comme des coquilles vides. Nous continuons à les répéter par réflexe, comme on récite un psaume oublié, non pour y croire, mais pour perdurer.
Sous la lucidité, la lassitude. Sous la lassitude, la résignation. Nous ne cessons pas d’espérer par désespoir, mais par économie d’énergie. La corruption ne choque plus : elle amuse. La faillite n’effraie plus : elle occupe les conversations. L’indifférence est devenue un art de vivre, presque une élégance. Nous préférons rire du naufrage que tenter de nager. L’ironie, ici, n’est pas un signe d’esprit ; c’est un pansement contre la douleur.
Nos élites, elles, célèbrent la liturgie du déclin avec la ferveur d’un clergé sans foi. Elles prêchent la réforme tout en adorant la rente ; invoquent la transparence depuis les ténèbres de leurs privilèges. Leurs discours tournent dans le vide comme des encensoirs sans fumée. Le cynisme n’est plus une posture, c’est un système. Le mensonge a pris le visage de la normalité. Ce pouvoir n’a plus besoin d’être cru pour exister : il prospère sur l’épuisement moral de ceux qui n’y croient plus.
Alors, nous nous réfugions dans la nostalgie. Nous repeignons le passé aux couleurs d’un âge d’or imaginaire : le Liban d’avant, celui des hivers à Faraya, des cafés feutrés, du cosmopolitisme insouciant. Ce passé est devenu notre credo : il absout le présent et dispense d’avenir. Nous récitons son souvenir comme une prière de substitution, parce que le futur, lui, est trop incertain pour être prononcé.
Et parfois, le néant se matérialise. L’affaire du Rocher des pigeons en est la parabole. Ce monument naturel, emblème de Beyrouth, s’est vu recouvert d’une immense effigie à la gloire d’un leader chiite, brandie sans autorisation. Le symbole était limpide : même la mer n’est plus neutre. Le dernier espace commun du pays a été annexé par la ferveur partisane. L’image résume notre condition : un visage politique dominant l’horizon, rappelant que la beauté elle-même n’échappe plus à la propriété. Le Rocher, jadis symbole d’unité, est devenu miroir du morcellement. Au Liban, rien n’est commun : pas même la pierre, pas même la mer.
Mais le plus terrible fut la réaction : brève, distraite, presque mondaine. Quelques cris, quelques sarcasmes, puis l’oubli. L’indignation, ici, a la durée d’une coupure d’électricité. Nous ne sommes plus capables d’être choqués. L’habitude du désastre nous a rendus inaltérables. C’est la victoire ultime du nihilisme : transformer la douleur en décor.
Et déjà, à peine le scandale s’effaçait, d’autres drames s’abattaient. Les bombardements meurtriers qui frappent le Liban-Sud, quotidiennement, ont rappelé que la mort, ici, n’arrive plus : elle réside. Des immeubles pulvérisés, des familles écrasées, des voix englouties sous la poussière et, quelques heures plus tard, la vie reprenait son cours, comme si le deuil devait lui aussi respecter le calendrier de la résignation. La tragédie n’interrompt plus le quotidien : elle s’y loge, s’y installe, s’y banalise.
Camus disait que l’homme absurde « meurt à force de lucidité ». Le Libanais, lui, survit par excès de conscience. Il sait que tout est vain, mais il persiste, obstiné. Il ne croit plus à la lumière, mais continue d’en parler. Le nihilisme libanais n’est pas une maladie : c’est notre vérité nue. Nous avons épuisé toutes les illusions et il ne nous reste que la lucidité, ce luxe cruel qui éclaire sans sauver. Le Liban ne renaîtra pas, il persistera : ni vivant ni mort, mais désespérément conscient de l’être.
Je ris, parfois. Rire de cette absurdité tranquille, de cette agonie polie, de mon propre détachement. Le rire, ici, n’est pas joie : c’est pudeur. C’est la dernière élégance d’un peuple qui refuse de hurler. Nous transformons la douleur en conversation brillante, le désespoir en humour noir. L’intelligence est devenue notre manière de résister sans pleurer.
Et pourtant, je reste. Par loyauté, par fatigue, ou par ce lien obscur qui retient un être à la terre qu’il désespère d’aimer. Quitter le Liban serait trahir son chaos ; y vivre, c’est s’y dissoudre lentement. Mais comment abandonner un pays qui nous ressemble ? Nous sommes à son image : lucides, fatigués, inachevés.
Du haut de mon bureau que les coupures plongent chaque soir dans la pénombre, je regarde la ville scintiller faiblement, comme une braise qu’on refuse d’éteindre. Le pays s’effrite, la mer s’alourdit, le Rocher se tait. Et le Libanais, fidèle à lui-même, commandera un café, regardera l’horizon et dira, avec ce demi-sourire d’ironie et de grâce résignée : « Ma fi chi, tout ira bien. »
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