Le pape Léon XIV saluant la foule depuis la papamobile avant la messe solennelle marquant le début de son pontificat, sur la place Saint-Pierre au Vatican, le 18 mai 2025. Alberto Pizzoli/AFP
À l’occasion de la visite du pape Léon XIV, le message suivant a été soumis à Monseigneur Paolo Borgia, nonce apostolique au Liban.
Dans son dernier message pour la Journée mondiale des pauvres, François rappelle que « les pauvres ne sont pas une distraction pour l’Église, ils sont nos frères et sœurs les plus aimés ». De même, il met en lumière que l’option préférentielle pour les pauvres constitue non une option secondaire mais un visage essentiel de la foi chrétienne.
Dans ce contexte, au Liban, pays marqué par une crise sociale, économique et politique profonde, l’appel à ce que les communautés chrétiennes se désinvestissent d’un confort matériel ou patrimonial et se tournent davantage vers les plus vulnérables prend une résonance particulière. Le constat est limpide : les dispositifs ecclésiaux-patrimoniaux, les biens fonciers, les immeubles, les fonds d’églises ne peuvent plus rester en marge d’une conversion servant la justice et la solidarité.
1. Pourquoi cet appel est fondé
– Parce que l’Évangile lui-même place les pauvres au cœur de la mission de l’Église : « Le Seigneur s’est manifesté comme celui qui vient libérer les faibles et les pauvres. »
– Parce que l’Église est appelée à marcher avec les pauvres, à ne pas se réfugier dans un « confort » institutionnel, mais à être « celle des Béatitudes, celle qui fait place aux petits ».
– Parce que dans le contexte libanais – effondrement économique, effritement des services publics, explosion de la pauvreté – les communautés chrétiennes ont un rôle décisif à jouer en tant que lieux de soutien, de redistribution, de témoignage crédible.
– Enfin, parce que l’accumulation de richesses – immobilières, foncières, financières – par des Églises peut être perçue comme un obstacle à leur crédibilité sociale, à leur mission prophétique, et peut nourrir des tensions internes ou externes (vis-à-vis de la société civile, des autres confessions, des plus démunis).
2. Pourquoi parler de « non-adhésion » ou « adhésion limitée »
Non pas dans le sens d’un rejet de l’appel du pape ou d’un refus théologique. Mais dans le sens d’un écart entre l’appel et la mise en œuvre au Liban :
– De nombreuses paroisses, diocèses ou institutions chrétiennes conservent des patrimoines importants (immeubles, terrains, rentes) sans toujours les mobiliser pleinement au service des pauvres.
– Il existe parfois un « partage symbolique », des initiatives caritatives, mais sans remise en question fondamentale de la logique de propriété, de gestion, de priorités budgétaires.
– Dans un pays où les chrétiens sont déjà minoritaires et fragilisés, la tentation est forte de conserver « des bastions » matériels comme gage d’identité ou de sécurité – ce qui peut entrer en tension avec l’appel à sortir de soi-même.
– En l’absence de transparence, de gouvernance partagée, d’orientation proactive vers les plus vulnérables, l’Église risque d’être perçue comme un acteur communautaire « comme les autres », plutôt qu’un témoin prophétique.
3. Quelques pistes pour passer
de l’appel à l’action
Pour que l’Église – au niveau paroissial, diocésain, monastique – puisse s’engager concrètement sur ce chemin, voici quelques pistes relevant d’un vrai changement de paradigme :
– Audit patrimonial : réaliser un inventaire clair des biens – fonciers, immobiliers, financiers – et réfléchir à leur destination prioritaire : service des pauvres, logement social, centres de formation, etc.
– Destinataire prioritaire : les plus vulnérables : orienter les revenus d’immeubles ou de terrains vers des programmes ciblés (logement, santé, éducation) pour les personnes sinistrées par la crise libanaise.
– Transparence et gouvernance : adopter des mécanismes de responsabilité, de reddition de comptes, de participation laïque et communautaire dans la gestion des biens ecclésiaux.
– Conversion communautaire : promouvoir dans les communautés chrétiennes une culture de la sobriété, du partage, de la priorité aux plus petits – non comme « charité » accessoire mais comme mode de vie apostolique.
– Dialogue collectif : incarner cette orientation dans les relations avec les autorités publiques, les autres confessions, la société civile, afin de renforcer la crédibilité publique de l’Église en tant qu’acteur de justice et de solidarité.
4. Quel bénéfice pour l’Église et pour la société libanaise
– Pour l’Église : une plus grande authenticité évangélique, une plus grande cohérence entre mission et institution, une reconquête de la confiance sociale et un témoignage renouvelé auprès des fidèles et de la société.
– Pour la société libanaise : la mobilisation d’un acteur chrétien majeur au service du bien commun, une contribution tangible à la réduction des fractures sociales, un modèle de solidarité chrétienne incarnée.
– Pour la cohésion nationale : dans un contexte de polarisation confessionnelle, l’engagement des Églises auprès des pauvres peut devenir un facteur de réconciliation et d’espérance plutôt que de repli.
5. Une exigence – pas une option
Le message du pape ne laisse pas d’option : « Je désire une Église pauvre pour les pauvres. » Il exhorte à un changement structurel, à une conversion en profondeur. Au Liban, cela signifie que garder les richesses de l’Église « comme avant », sans les orienter vers les pauvres, ne peut plus être seulement une « bonne intention ». C’est – au sens évangélique – une question de justice.
***
Les Églises au Liban sont appelées à sortir d’un schéma de « gestion patrimoniale passive » et à embrasser une mission radicale de solidarité permanente. Le message du pape est clair et l’urgence sociale à Beyrouth, dans les régions périphériques, dans les communautés chrétiennes pauvres – est réelle. Il ne s’agit pas seulement de faire « plus d’œuvres », mais de repenser le cœur même de ce que veut dire « Église » : communauté des pauvres, avec les pauvres, pour les pauvres. Si elles ne le font pas – ou si elles hésitent encore – elles risquent de manquer l’un des témoins les plus forts que le Christ demande aujourd’hui à son Église.
Georges NOUR
Consultant et enseignant académique
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine