Critiques littéraires Roman

La guerre de tous contre tous

La guerre de tous contre tous

Que s’obscurcissent le soleil et la lumière (1986-1990) de Frédéric Paulin, Agullo, 2025, 540 p.

Rares ceux qui échappèrent à la guerre (1983-1986) de Frédéric Paulin, Agullo, 2025, 410 p.

Nul ennemi comme un frère (1975-1983) de Frédéric Paulin, Folio policier, 2024, 370 p.

La citation d’Ernest Hemingway qui ouvre le premier volume de la trilogie de Frédéric Paulin sur l’interminable conflit libanais reflète bien l’ambition de l’auteur : « le degré de fidélité à la réalité doit être si élevé que ce que l’écrivain invente à partir de ce qu’il connaît doit former un récit plus vrai que ne le seraient les faits exacts. »

Pari réussi : ce que le romancier saisit de la guerre, et là réside l’un des grands mystères de la littérature, est sans doute plus juste et plus authentique que ce que pourrait nous en raconter l’historien, qui souvent peine à expliquer le côté irrationnel, absurde, abracadabrant qui existe quand le monde se renverse sous l’effet de la violence. Ou le reporter qui, lui, voit les événements se dérouler sous ses yeux mais manque souvent du recul nécessaire pour les mettre en lumière et ne dispose que du format limité d’un article pour en rendre compte.

La trame de cette trilogie est simple : le déroulement année après année de la guerre ou plutôt des guerres du Liban, telles que les ont vécues les personnages du roman qui vont lui donner sa chair. Ceux-ci viennent d’horizons et de camps très divers, ce qui permet à l’auteur de diversifier les perspectives. On voit ainsi le conflit commencer, puis se poursuivre depuis des angles bien différents, l’auteur réussissant le tour de force de ne pas prendre parti.

La guerre n’est d’ailleurs pas qu’à Beyrouth. Elle déborde aussi à Paris avec les terribles attentats perpétrés tout au long des années 80 et l’on voit, tout au long des trois romans, combien chacune des deux capitales a pesé dans le destin de l’autre. Elle est aussi ourdie à Damas et Téhéran. L’Iran, comme il se doit, a toute sa place dans le roman. La république islamique n’est-elle pas le maître des horloges libanaises ?

Du côté français, nous avons comme personnages principaux le commandant Dixneuf, un expert en opérations secrètes, Philippe Kellermann, un diplomate de l’ambassade de Beyrouth, Nicolas Caillaux, l’obstiné commissaire des Renseignements généraux, et sa femme Sandra, une juge antiterroriste, pour ne citer que les principaux acteurs.

Du côté libanais, les Nada, une illustre famille de chrétiens maronites, dont Edouard, un chef phalangiste, et son frère Michel qui a fui son pays pour la France où il finira par être élu député dans le parti de Jacques Chirac  ; des gens du Hezbollah, dont la trop belle Zia al-Faqih, une traductrice de l’ambassade de France qui rend fous les hommes qui l’approchent, aussi bien le diplomate Philippe Kellermann qu’Abdul Rassoul al-Amine, l’homme qui, au sein du parti islamiste chiite, organise attentats-suicides et kidnappings.

Tous ces personnages ne sont donc pas qu’aux prises avec la guerre ou le terrorisme. Ils ont aussi des vies, avec des passions, des amours, des désirs. On les suit de livre en livre. On voit leurs enfants grandir, les couples capoter, se recomposer. Le monde de l’espionnage, c’est aussi une grande comédie humaine.

Guerre oblige, tous ces personnages traversent la trilogie comme s’ils avaient la mort aux trousses, et certains l’ont effectivement, tandis qu’à Beyrouth s’agitent, comme fétus de paille dans la tempête, nombre de ténors de la scène politique libanaise, Michel Aoun, Samir Geagea, Elie Hobeïka… et à Paris François Mitterrand, Jacques Chirac, Charles Pasqua… Sans oublier les juges antiterroristes Boulouque, Bruguière et Thiel.

Et puis, il y a les ombres qui se faufilent à travers le roman. Certaines glacées et menaçantes comme Imad Mughniyeh, le tout-puissant chef des opérations clandestines du Hezbollah, certaines faméliques et menacées de mort dans leurs culs-de-basse-fosse, comme les otages français, Michel Seurat, Jean-Paul Kauffmann et les trois diplomates français, tous enlevés dans la capitale libanaise sur instruction de Téhéran. C’est l’occasion de suivre les honteuses rivalités entre la gauche et la droite françaises pour obtenir qu’ils soient relâchés, non pas que Jacques Chirac ou François Mitterrand se soucient vraiment d’eux, mais leur libération pourrait peser sur la présidentielle dont les résultats promettent d’être serrés. Dans leur quête féroce du pouvoir, les deux politiciens n’ont rien à envier à ceux de Beyrouth. Comme eux, ils sont prêts à toutes les ignominies.

Bien sûr, dès qu’il y a des coups fourrés, on retrouve certaines figures qui occupaient le devant de la scène clandestine à cette époque, comme Jean-Charles Marchiani. Personnage douteux mais tellement romanesque, barbouze mais vrai baroudeur, capable de menacer des sbires du Hezbollah en leur jetant à la figure que s’il ne revient pas vivant de leur rendez-vous, ils auront affaire à ses « amis corses » et qui montrera un grand courage dans la libération des otages.

De l’auteur, on sait qu’il vit à Rennes, en Bretagne, qu’il a étudié les sciences politiques et utilise l’histoire contemporaine comme une matière première sans éprouver le besoin d’aller enquêter sur les lieux où se déroulent ses intrigues. Après une trilogie également très dense sur la guerre d’Algérie, qui a été récompensée par le Grand Prix de littérature policière 2020, Frédéric Paulin s’est tourné vers celle du Liban, réunissant une phénoménale documentation qui lui a permis de traverser les quinze années du conflit au point que, page après page, la guerre elle-même finit par prendre le dessus sur les différents acteurs jusqu’à devenir le personnage principal. Aussi la voit-on évoluer au fur et à mesure que le récit avance. Jusqu’à l’absurde à la fin des années 1980 : « (…) les combats ne sont plus le moyen d’atteindre des objectifs stratégiques ou politiques, non, ce ne sont que l’expression pathologique de chefs de guerre, et des miliciens qui leur obéissent. Ces gens se battent entre eux uniquement pour affirmer leur présence. Les anciens alliés se retrouvent désormais ennemis et l’on se massacre au sein d’une même confession : chiites contre chiites, Palestiniens contre Palestiniens, et chrétiens contre chrétiens (…) La guerre de tous contre tous. Tous contre tous, sans plus d’appartenance communautaire, sans plus d’appartenance religieuse, sans plus d‘appartenance à l’humanité. »

Après les quelque 1 400 pages de la trilogie, on est à la fois sonné par la violence extrême qui s’en dégage et époustouflé par la façon dont l’auteur mêle les intrigues sans jamais s’y perdre. Mais le livre terminé, on ressent pourtant une absence. La guerre est pourtant là, bien décrite  ; les personnages aussi sont bien campés  ; les rebondissements, nombreux et variés. Mais alors que manque-t-il ? Le Liban tout simplement, c’est-à-dire ses parfums, ses couleurs, ses paysages, le goût de son café ou de ses mezzés, la légèreté de son ciel bleu, l’odeur écœurante de l’essence mal affinée, son sens de l’hospitalité, les mille et un petits trucs qui font que, même en ces temps de batailles, on est à Beyrouth et pas ailleurs. La trilogie libanaise est un roman remarquable. Mais lui font défaut un peu de vécu, de ressenti et un regard plus personnel sur les événements qui ne serait pas celui des archives ni des livres de mémoires, ce qui l’empêche d’accéder à la catégorie des grands romans.


Que s’obscurcissent le soleil et la lumière (1986-1990) de Frédéric Paulin, Agullo, 2025, 540 p.Rares ceux qui échappèrent à la guerre (1983-1986) de Frédéric Paulin, Agullo, 2025, 410 p.Nul ennemi comme un frère (1975-1983) de Frédéric Paulin, Folio policier, 2024, 370 p.La citation d’Ernest Hemingway qui ouvre le premier volume de la trilogie de Frédéric Paulin sur l’interminable conflit libanais reflète bien l’ambition de l’auteur : « le degré de fidélité à la réalité doit être si élevé que ce que l’écrivain invente à partir de ce qu’il connaît doit former un récit plus vrai que ne le seraient les faits exacts. »Pari réussi : ce que le romancier saisit de la guerre, et là réside l’un des grands mystères de la littérature, est sans doute plus juste et plus...
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