Une manifestation contre la réforme des retraites en France. Photo d’archives AFP
La France est-elle devenue ingouvernable ? C’est la question que se posent les observateurs devant l’incapacité du pays à mettre en place des gouvernements stables. Trois Premiers ministres se sont ainsi succédé depuis un an, le dernier en date, Sébastien Lecornu, ayant démissionné quelques heures après la formation de son gouvernement avant d’en reformer un nouveau. Mais en échange d’une concession majeure, à savoir le report de la réforme des retraites, véritable pomme de discorde.
Les Français vivent mal cette réforme, qui leur impose de travailler et de cotiser plus longtemps pour obtenir quasiment les mêmes droits à la retraite. Pour de nombreux économistes, cette réforme est justifiée par l’allongement de la durée de vie : puisque les gens vivent plus longtemps et sont en meilleure santé, il serait normal qu’ils travaillent et cotisent plus longtemps pour pouvoir financer le système de retraite sur des durées de vie plus longues. Mais beaucoup de Français voient cela différemment, et perçoivent cette réforme des retraites comme le symptôme d’un déclassement socio-économique général.
Montée des inégalités
Il y a du vrai et du faux dans ce constat. Certes, la montée des inégalités est réelle (mesurée par plusieurs indices dont celui de Gini), le taux de pauvreté augmente (à 15,4 % en 2023, un record depuis le lancement de cet indicateur en 1996) et le budget des ménages ploie sous le poids des dépenses de logement, signe d’une économie où la rente immobilière affecte davantage les revenus du travail. Surtout, la France souffre d’un retard de productivité, la progression de la productivité annuelle y étant inférieure d’un tiers à celle des États-Unis de 1995 à 2019. Cette baisse, qui affecte directement celle des salaires, donne ainsi le sentiment que la France serait devenue une « nation d’héritiers », où seuls surnagent ceux qui bénéficient d’un transfert de richesses en provenance des générations passées, tandis que la progression des revenus du travail patine.
Pour autant, il est faux de dire que les autorités ne font rien face à ces inégalités. Le taux des prélèvements obligatoires, à 45 %, est l’un des plus élevés d’Europe, et la mécanique de redistribution permet à un ménage pauvre de tripler ses revenus annuels, en prenant en compte la panoplie d’allocations et de services publics mis à sa disposition. L’écart de revenus entre les 10 % les plus riches et les plus pauvres est ainsi réduit de 1 à 18 jusqu’à 1 à 3 après redistribution (en prenant également en compte les prélèvements fiscaux), signe que l’État providence français est toujours là.
Cela ne suffit pourtant pas à modifier les perceptions, puisqu’une large majorité de Français (84 % en 2022 selon l’Observatoire des inégalités) pense que les inégalités ont augmenté ces dernières années, et qu’elles continueront à augmenter. Un climat pessimiste qui commence à se répercuter, de manière croissante, sur le champ politique.
Si l’éclatement de l’Assemblée nationale en trois blocs antagonistes depuis les élections anticipées de 2024 et la difficulté chronique d’assurer une majorité de gouvernement sont le signe de l’émiettement de la société en blocs distincts, ils menacent le pays d’une instabilité de plus en plus forte. Si le gouvernement Lecornu a dû ainsi repousser la réforme des retraites pour éviter d’être censuré à l’Assemblée, c’était aussi pour éviter la prolongation de l’instabilité politique, qui risquait de coûter au pays jusqu’à 0,5 points de PIB, à fin 2025, dix à vingt fois plus que le coût annuel d’un report de la réforme des retraites jusqu’en 2027. Et ce ne serait là que le début. Un « remake » de la crise de 1958, par exemple un scénario de crise ouverte suite à une élection présidentielle controversée en 2027, aurait un coût beaucoup plus élevé, dans un pays fortement endetté (avec un taux de dette/PIB de 115 %), et dont plus de la moitié de la dette publique est détenue par des non-résidents. Une crise de confiance pousserait ainsi ces derniers Français à s’en débarrasser, ou à exiger des taux d’intérêt très élevés, ce qui rendrait le refinancement du pays prohibitif, le poussant vers l’insolvabilité et provoquant in fine une chute drastique du niveau de vie couplée à une remontée de la fiscalité pour stabiliser la dette.
La voie Aghion ?
Dans ce climat pessimiste, l’attribution du prix Nobel d’économie au Français Philippe Aghion vient apporter un éclairage nouveau, les thèses de ce dernier le plaçant à mi-chemin des diverses tendances politiques françaises. Économiste « post-schumpeterien » – et, en ce sens, il relève bel et bien de l’école libérale au sens large –, Philippe Aghion affirme que la recette économique pour la France passe par l’innovation, en bousculant les rigidités et en changeant les lois du travail pour faciliter les licenciements. S’il est ainsi partisan de l’allongement de la durée du travail, il propose, en même temps, d’investir massivement dans les ressources humaines, l’éducation et la formation. En outre, c’est un partisan de la « flexisécurité », le modèle social danois qui facilite les embauches et les licenciements en garantissant, en contrepartie, de solides filets sociaux.
C’est surtout un pragmatique, qui propose de doser les réformes afin qu’elles s’adaptent au tempérament du peuple français, rétif à la contrainte. Il propose ainsi de supprimer l’allongement obligatoire de l’âge de la retraite pour le remplacer par une « retraite à points » (alternative à laquelle Emmanuel Macron ne serait, selon lui, pas opposé). Ceux qui souhaitent une meilleure pension de retraite auront ainsi le libre choix de travailler et de cotiser plus longtemps. Et il est enfin opposé à des mesures qu’il considère comme radicales comme la taxe de l’économiste Gabriel Zucman qui prélèverait chaque année 2 % sur les patrimoines des plus riches au-delà de 100 millions d’euros, car elle concernerait aussi les actifs industriels, pénaliserait l’outil de production et frapperait donc la dynamique d’innovation qui est au cœur de la croissance économique. Plébiscitée dans l’opinion, cette taxe a été rejetée par l’Assemblée nationale.
La « réforme apaisée » est-elle donc encore possible en France ? Cela impliquerait, de fait, pour les autorités de calmer les appréhensions, proposer des mesures concrètes permettant de relancer l’économie, tout en évitant d’entraîner le pays dans des secousses qui le pénaliseraient fortement.
Écrivain, économiste et directeur exécutif de « L’Orient-Le Jour ». Il intervient ici en tant que contributeur extérieur à la rédaction. Dernier ouvrage : « Liban, État de survie » (Max Milo, 2025).

