« La Palestine n’existe pas, il n’y aura pas d’État palestinien », déclare Golda Meir en 1969 devant le Parti travailliste (sauf mention contraire, les citations sont tirées des ouvrages de M.
Schattner & F. Scillo, La guerre du Kippour n’aura pas lieu, de P. Kaspi, Une terre doublement promise, et Ch. Enderlin, Paix ou guerres). Et à Kissinger, elle réaffirme son rejet d’un État palestinien en Cisjordanie, son opposition à tout retrait de la bande de Gaza, du plateau du Golan (territoire syrien), de la totalité de la Cisjordanie, ainsi que de la partie déjà annexée de Jérusalem. En outre, la colonisation avance dans les territoires occupés, et pour créer une zone tampon entre Gaza et l’Égypte, Israël expulse, pour des raisons de « sécurité », six mille Bédouins qui reviendront travailler sur les mêmes terres détenues par des colons israéliens. Forts de leur victoire sans appel de la guerre de 1967, les dirigeants politiques et militaires d’Israël adoptent une logique de conquête, sans protestation de la part de l’Occident qui sympathise avec les Israéliens menacés alors par les discours belliqueux et outranciers de certains dirigeants arabes.
Cette logique de conquête ne date pas toutefois de 1967 : elle remonte à la seconde moitié du XIXe siècle quand le mouvement sioniste s’organise pour reconstituer un État en Palestine. Il faut dire que le peuple juif a été persécuté pendant plus de deux mille ans par divers empires : déportation des Juifs par les Chaldéens au VIe siècle av. J.-C. (exil de Babylone), destruction du Temple de Jérusalem en 70 par les Romains et dispersion des Juifs sur le pourtour de la Méditerranée (diaspora), expulsion des Juifs de l’Espagne redevenue catholique à la suite de la Reconquista au Moyen Âge, pogroms en Europe de l’Est à la fin du XIXe siècle et Holocauste entre 1939 et 1945 par les nazis. Ces malheurs ont défini la mémoire du peuple juif, et les Juifs d’Europe et d’ailleurs, las et blessés par ces persécutions, veulent revenir en terre d’Israël, imprégnée de traditions bibliques et site mythique du Temple de Jérusalem. « L’an prochain à Jérusalem » est plus qu’un slogan pour les Juifs de la diaspora, c’est un appel millénaire et sacré pour reconstituer l’État d’Israël.
Toutefois, cette terre est peuplée depuis treize siècles par les Palestiniens, arabes en majorité musulmans, qui n’ont aucune intention d’abandonner leurs biens. La volonté de conquête des Israéliens s’inscrit dans cet antagonisme : ou bien ils partagent le territoire avec les Palestiniens ou bien ils l’occupent entièrement. Pour tout dire, il n’a jamais été question pour Israël de partager le territoire avec qui que ce soit : en arrivant en Palestine, Shimon Peres dit qu’il n’y avait pas de Palestiniens, mais des Arabes, habillés en Arabes, et qui parlaient arabe.
Dans les années 1930, le dirigeant sioniste David Ben Gourion a proposé au roi Ibn Saoud d’Arabie la somme de 20 millions de dollars pour accueillir les 700 000 Palestiniens, proposition rejetée par le roi. On le voit bien : les Israéliens n’ont jamais reconnu le fait palestinien. En un mot, la Palestine n’existe pas : à noter que les trois dirigeants cités plus haut (Meir, Peres, Ben Gourion) ne sont pas des Juifs religieux extrémistes, mais des travaillistes laïques proches des républicains européens libéraux. Dès qu’il s’agit du destin d’Israël, il y a peu ou pas de différences entre Netanyahu et ses alliés orthodoxes d’une part, et les travaillistes libéraux. Rappelons aussi que la colonisation a commencé de façon intensive, sous un gouvernement travailliste, à partir de 1967. Et aujourd’hui encore, il y a peu d’opposition en Israël à la colonisation forcée et meurtrière en Cisjordanie.
Mais, diriez-vous, et les accords d’Oslo et la poignée de main entre Rabbin et Arafat ? N’était-ce pas une avancée ? Certes, mais en faveur d’Israël car celui-ci est reconnu par la Palestine (OLP) en tant qu’État souverain alors que l’OLP n’est reconnue ni comme État souverain ni même comme gouvernement autonome, mais comme Autorité, c’est-à-dire comme une grosse municipalité affectée aux affaires locales et administratives. Sans compter que la colonisation n’est même pas mentionnée dans l’accord, ce qui laisse libre cours aux colons d’expulser les gens, d’occuper et d’exploiter le territoire !
Par un étrange paradoxe, la définition de l’identité israélienne par les malheurs subis dans le passé est en train, par les violences faites aux Palestiniens, de forcer ceux-ci à définir leur propre identité nationale. Qu’espèrent Netanyahu à Gaza et les colons en Cisjordanie ? Qu’ils bouclent l’annexion de la totalité du territoire et que le drame palestinien disparaisse dans les mirages de l’Orient ? S’il est un peuple dans le monde qui sait ce qu’est la mémoire collective et comment la préserver et la perpétuer, c’est bien Israël, et, comme Israël, les Palestiniens diront, année après année, l’an prochain à al-Qods, et la violence entre les deux peuples, nourrie par la haine et les ressentiments, reprendra de plus belle, pour le plus grand plaisir des fanatiques et des extrémistes de tout bord.
Le pogrom du 7-octobre est un mal absolu. Les représailles de Netanyahu sont un mal absolu. Les comparer, c’est les relativiser ; les relativiser, c’est les banaliser : or ils sont tout sauf banals. Pendant plus de deux millénaires, les Israéliens étaient une diaspora, ils sont maintenant un État. Aujourd’hui, les Palestiniens sont un peuple, ils seront bientôt les Juifs errants du siècle.
« Les problèmes en suspens sont sans pitié pour les peuples » (Cavour, homme d’État italien, 1810-1861).
Sam HAROUN
Essayiste
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