Le recteur de l’AUF durant sa mission au Liban : ouverture de l’Université d’été de la francophonie au CEF de Beyrouth. Paul Marc Massabni
Comment évaluez-vous la situation de l’enseignement supérieur francophone au Liban ?
L’enseignement supérieur libanais est passé par des moments difficiles, notamment en termes de financements. Dans ce contexte, dès 2020, l’AUF a lancé un plan spécial pour le Liban, soutenant les universités et les centres de recherche du pays. Il s’agissait d’une première initiative de cette ampleur. Le 2e élément majeur est le réseau des compétences libanaises à l’international, le Liban ayant la capacité à développer des coopérations internationales assez facilement, grâce sa diaspora et à son trilinguisme. Néanmoins, la question de la qualité reste à renforcer, notamment en matière d’accréditation internationale, ce qui facilitera la reconnaissance internationale, les coopérations académiques et la levée de fonds. Même si le processus demeure complexe, nous sommes sur la bonne voie. La stabilité politique du pays observée ces derniers mois ne peut qu’y contribuer.
Face aux défis actuels de l’enseignement supérieur francophone au Liban et dans la région, quels moyens l’AUF met-elle en œuvre pour soutenir les États membres et les institutions afin de préserver leur attractivité et la qualité de leurs formations ?
Notre activité est très variée, selon les acteurs concernés. Le premier bénéficiaire est l’étudiant. S’il y a un véritable investissement à faire dans la francophonie, c’est celui de la jeunesse. Une jeunesse qui est aujourd’hui, attirée par le monde anglophone et les réseaux sociaux. Il s’agit de sensibiliser les jeunes au fait que le français est aussi une langue internationale. Pour ce faire, l’AUF a créé un réseau de la jeunesse francophone intitulé CLÉF, comme Clubs Leaders Étudiants Francophones, avec plus de 200 clubs dans 70 pays. Le 2e bénéficiaire, ce sont les enseignants. S’il n’y a plus d’enseignants capables d’innover sur le plan pédagogique ou de mener des recherches en français, la langue reculera. Pour cela, l’AUF forme les formateurs. Le troisième échelon des bénéficiaires regroupe les responsables des universités membres de notre réseau. Nous les encourageons à intégrer la francophonie dans la stratégie de développement de leur établissement, tout en maintenant leur multilinguisme. Enfin, au quatrième échelon, l’AUF collabore avec les dirigeants politiques, dans l’idée d’encourager une politique d’État qui favorise la diversité linguistique, notamment par une plus grande ouverture sur le monde francophone.
Comment l’AUF coordonne-t-elle ses actions avec d’autres institutions francophones pour renforcer la recherche et l’enseignement supérieur ?
La collaboration entre les partenaires francophones est très naturelle, dans un environnement comme le Liban, tout le monde se connaît. Les partenaires sont complémentaires, chacun ayant des spécialités différentes. Par exemple : l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) incarne le volet institutionnel et politique, l’AUF se concentre sur l’enseignement supérieur, la recherche et l’éducation, TV5Monde couvre le domaine médiatique, tandis que l’Association internationale des maires facilite les relations entre les villes francophones, et bien d’autres... Dans l’enseignement supérieur et la recherche, certaines actions se font en coordination directe avec les pays, notamment nos bailleurs de fonds, tels que la France, le Canada, le Québec, le Maroc, la Côte d’Ivoire, la Roumanie, et bien d’autres. Ce qui distingue cette collaboration, c’est la richesse intellectuelle et la diversité culturelle des pays francophones impliqués. Ces acteurs ont à cœur que la technologie, les sciences et la culture se développent dans plusieurs langues, y compris le français.
Quels sont les enjeux majeurs de la francophonie au Liban pour assurer son rayonnement scientifique et académique ?
Les enjeux de la francophonie scientifique au Liban sont nombreux, mais deux d’entre eux se distinguent particulièrement à mes yeux. Le premier enjeu est le développement et la dynamique économique. Les universités ne sont pas suffisamment considérées comme des acteurs économiques, alors que leur rôle est fondamental pour diverses raisons. Aujourd’hui, le développement mondial repose sur la maîtrise de l’innovation et de la technologie. Il s’agit ainsi du premier enjeu pour notre réseau d’universités francophones. Le deuxième enjeu majeur consiste en la crise du multilatéralisme. De nombreuses instances internationales sont aujourd’hui remises en cause en raison du rééquilibrage du pouvoir entre les blocs de pays à travers le monde. Les universités peuvent contribuer à la sérénité et à la neutralité dans le débat international. Dans leur rôle stratégique, elles doivent être capables d’expliquer la science complexe de manière accessible, de la communiquer au grand public et de permettre aux décideurs de s’en saisir. Au Liban, au Moyen-Orient et, plus généralement, dans le monde francophone, les universités sont conscientes de leur rôle. Ainsi, la maîtrise de la technologie pour le développement de nos pays et la contribution à la stabilité régionale et internationale, en favorisant l’équilibre et la sérénité dans les instances internationales, constituent les deux grands enjeux macro-économiques de l’AUF.
Quels axes stratégiques l’AUF entend-elle développer au Liban et au Moyen-Orient pour renforcer ses projets et répondre aux besoins futurs des institutions francophones ?
L’AUF conservera les grandes orientations de ses axes actuels, tout en les adaptant à l’évolution de l’environnement. Ces axes sont issus d’une enquête mondiale que l’AUF a menée en 2020 auprès de tous ses partenaires. La mise à jour, en 2024, de cette enquête a montré que les enjeux restent les mêmes, notamment en ce qui concerne la transformation numérique. Ce qui change, en revanche, c’est la place particulière désormais occupée par l’IA générative. Dans le domaine de la transformation numérique, l’enseignement à distance initié durant la crise du Covid a progressivement évolué vers l’enseignement hybride. En outre, le deuxième axe majeur de l’AUF concerne l’employabilité, l’insertion professionnelle et l’entrepreneuriat des jeunes. L’AUF souhaite montrer qu’en plus des autres langues, la maîtrise du français ouvre des opportunités de projets et de carrières souvent introuvables dans d’autres pays, et son rôle est de valoriser ces opportunités au niveau mondial. Par ailleurs, en matière de formation des formateurs, l’AUF compte désormais promouvoir l’innovation pédagogique. Aujourd’hui, dans le monde francophone, on a tendance à adopter des innovations créées dans d’autres cultures, tout en essayant de les adapter tant bien que mal à sa société. Or le véritable développement consiste à concevoir nous-mêmes des innovations en phase avec l’esprit et la culture francophone locale. En parallèle, l’AUF continue à travailler sur la coopération internationale, dont la grande nouveauté réside dans la diplomatie scientifique francophone. L’objectif est d’institutionnaliser le lien entre chercheurs et décideurs politiques. Enfin, le cinquième et dernier axe de l’AUF concerne la recherche appliquée qui apporte des solutions concrètes à nos pays. En dépit des difficultés de financement de la recherche, il s’agit, pour l’AUF, de valoriser la recherche-action ou la recherche-innovation et de démontrer les potentiels de son application dans les entreprises ou au niveau étatique.
Que souhaiteriez-vous ajouter en conclusion ?
Actuellement, la crise du multilatéralisme affecte les organisations à but non lucratif et apolitiques, comme l’AUF, qui accompagnent les universités et les pays dans leur développement. La diminution de l’aide au développement a des répercussions immédiates sur la francophonie. Nous lançons donc un appel à tous les bailleurs de fonds convaincus de l’importance de la connaissance, du savoir et du rôle de la technologie dans le développement et l’innovation de nos pays. Soutenir financièrement des projets de l’AUF n’est pas une dépense, mais un investissement. Ainsi, lorsque des entreprises financent un projet innovant ou une recherche doctorale, les résultats peuvent être appliqués directement dans ces entreprises, contribuant à renforcer leur compétitivité internationale. Dans les prochaines années, nous souhaitons développer une relation plus étroite avec le monde économique, non pas pour obtenir des subventions, mais pour susciter des investissements, qu’il sera ensuite possible de fructifier au sein du réseau mondial des universités et centres de recherche membres de l’AUF.



Trump affirme que les pilotes « vont bien » après l'annonce du crash d'un hélicoptère américain près d'Ormuz