Le voici, ce sentiment que je refoulais depuis mon arrivée il y a quelques semaines au Liban. Dès mon arrivée, tellement impressionnée par la route de l’aéroport, accueillie par notre cher drapeau libanais et par des routes asphaltées et propres, je m’accrochais à ce sentiment de détachement. La nostalgie n’a jamais été mon fort et, après tout ce que nous avons vécu, notre transfiguration sociale, émotionnelle et économique a accentué mon éloignement vis-à-vis de tout ce et tous ceux qui m’entourent, à part ma famille. Peut-être parce que j’ai eu, comme tant de mères exilées, une transfusion sanguine de réalité.
Certes, la vie à Montréal est difficile, mais après trois ans, je suis tombée en amour, comme ils disent, avec cette ville. Tellement de parallélismes dans tous les parcours des immigrants. J’apprécie les liens tissés par des collègues devenus amis simplement parce qu’ils ont appris à te connaître et valorisent, respectent le travail et l’acharnement à réussir à partir de zéro. On n’est pas « fille de » ou « fils de » untel, on n’habite pas ici ou là, on n’a pas ceci ou cela… Je travaille fièrement dans le communautaire silencieux. Les liens se tissent en rigolant de notre quotidien, de nos bottes de neige, de la buée dans nos lunettes, des histoires invraisemblables durant nos transports en commun.
J’ai plongé dans l’abîme de ma personne, accepté mes défauts, puis j’ai refait surface en tant qu’autre personne, pleine de bonheur, d’espoir, de foi surtout. C’est avec une grande faim visuelle que je dévore le ciel libanais. Vue imprenable de Beit Méry où j’attendais de voir la lune, les étoiles et bien sûr le coucher de soleil exceptionnel. Le gris hivernal tend à s’éterniser au Canada, et nous voici, trois ans après, dans les limbes des expatriés.
On arrive ici, on nous demande quand on repart. Il y a les personnes qu’on voit désormais annuellement, si on peut, ou d’autres promesses de rencontres de longue date. Les personnes qui nous ressemblent, c’est ce qu’on cherche. Celles qui nous comprennent, qui nous écoutent, avec quelques cicatrices au fond, miroir de nos vécus collectifs. Pas de surenchère de heurts ou de récits de guerres ou de séparations : tous les Libanais peuvent écrire des volumes sur ces sujets. Mais le sujet le plus blessant, le plus humiliant, est celui du hold-up bancaire. Les banques libanaises ont volé, et continuent de le faire, les revenus amassés durant des années. Mes parents retraités et tant d’autres ont vu leur vie bouleversée. Qu’est-ce qui leur reste ? Les enfants ailleurs, les vivres à surveiller, comme nous tous, la précarité de ceux qui ont tenu bon d’être honnêtes dans un pays de faussaires. Pire encore : les banques nous font sentir que c’est de notre faute. Bravo à d’autres pays européens qui ont su mieux gérer que nous. On a essayé, mais…
Me voici devant le clocher de mon église préférée. Je savais que ce serait la dernière fois que j’allais participer à la messe d’abouna Élie sous le grand chêne, avec les habitués qui maintenant ont tous pris un coup de vieux et de kerech, même moi, mais je blâme la délicieuse achta w aassal de Mounir. Je suis là avec mon détachement, convaincue, et ayant hâte de retrouver mes enfants et mon mari dans mon petit appartement à Montréal, retrouver mes amis, revenir au travail, même de plus en plus demandant, dans une économie et un marché du travail en chute libre. Je me dis : je suis très bien à Montréal ;
ici, c’est encore volatil et instable.
Je me projetais, recroquevillée sur un siège, dans mon vol de 12 heures et demie via Dubaï. Puis à la sortie de la messe, tout émue et vulnérable de ce moment précieux, ils ont commencé à tirer la corde du campanile comme à chaque fois que je viens, et des larmes brûlantes coulaient à flots sur mes joues. Ma peau de serpent de feu renouvelée mille fois m’a rendue si téméraire et forte physiquement et mentalement à des degrés inimaginables, comme plein d’autres expatriés éparpillés aux quatre coins du monde. Cette force qu’on espère exprimée à travers les élections. Il ne faut pas oublier notre droit de vote. Il s’agit d’essayer. Naïvement certes, mais pour réussir, il faut être prêt à tomber mille fois et à se relever. Et nous, les Libanais, nous croyons en la Résurrection.
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C'est exactement cela le retour des expatriés au pays des Cèdres.Merci Joanna de votre courage, de l'empathie, et de la solidarité.
15 h 54, le 09 octobre 2025