L’un des principaux bâtiments du siège du FMI à Washington DC, le 21 avril 2025. Philippe Hage Boutros/L’Orient-Le Jour
Vingt-quatre heures après que le ministre des Finances, Yassine Jaber, a reconnu lors d’une conférence de presse que le Liban n’en avait pas encore assez fait pour la convaincre, la délégation du Fonds monétaire international, arrivée à Beyrouth en début de semaine, a confirmé ce constat, dans un communiqué au ton diplomatique, que le Liban non seulement n’avançait pas assez vite, mais qu’il ne suivait pas forcément la bonne direction non plus.
« Restaurer une croissance forte et durable nécessite la mise en œuvre de réformes ambitieuses et globales pour traiter les faiblesses structurelles qui freinent le potentiel du Liban depuis des années », a aussi déclaré le chef de mission pour le Liban, Ernesto Ramirez Rigo. « Ces réformes sont également nécessaires pour attirer un soutien international afin d’aider le pays à reconstruire son économie et les zones détruites par la guerre » entre Israël et le Hezbollah, a-t-il ajouté, avant de repartir pour Washington, où le Liban doit envoyer sa propre équipe en octobre à l’occasion des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale.
En avril dernier, ce rendez-vous se présentait comme une fenêtre crédible pour qu’un accord préliminaire à un programme d’assistance financière (staff-level agreement ou SLA) soit conclu. Mais la fenêtre devrait finalement être manquée, à moins d’un changement aussi rapide que radical.
Trop de temps perdu
Une source diplomatique qui suit le dossier libanais confirme ce constat : « Trop de temps a été perdu. La loi de résolution bancaire, qui avait été préparée en accord avec les recommandations du FMI, s’est vu greffer plusieurs dispositions incompatibles avant d’être votée et doit désormais être revue. Le projet de loi adopté cette semaine est un budget d’élection, sans réformes fiscales ni vision à moyen terme, et les discussions sur la loi de répartition des pertes semblent chercher une façon de contourner une exigence centrale du Fonds, qui est la hiérarchie des responsabilités : on ne peut pas faire payer les déposants avant les actionnaires des banques », développe-t-elle.
« À part la loi sur le secret bancaire, qui a été votée sous la pression en avril, on est loin du compte pour espérer un SLA en octobre, et il faudra beaucoup d’efforts et de bonne volonté pour y parvenir avant les prochaines législatives, en mai », ajoute-t-elle. Autant de temps qui sépare encore les déposants du moment où ils sauront ce qu’il adviendra de leurs dépôts coincés par les banques depuis le début de la crise, éclatée fin 2019. « C’est la même discussion qui tourne en rond depuis 2020 », peste la source, faisant référence à l’année à laquelle le pays a engagé pour la première fois des discussions avec le Fonds pour tenter d’obtenir un programme d’assistance.
Dans son communiqué, le FMI est moins cassant mais délivre le même message. Le « rebond partiel » de l’économie « soutenu par le tourisme de la diaspora », la « politique budgétaire et monétaire stricte » menée, qui a permis au pays d’accumuler quelques réserves de change supplémentaires et un léger excédent fiscal, et les « avancées » dans la création d’autorités de régulation dans les secteurs de l’électricité et des télécoms sont autant de signaux positifs qui ne pèseront pas lourd auprès du conseil d’administration du Fonds.
Hiérarchie des responsabilités
Pour convaincre, les autorités libanaises doivent donc arrêter de chercher une alternative au respect strict de la hiérarchie des responsabilités et mettre en place un plan crédible concernant les dossiers de la résolution bancaire et de la répartition des pertes, qui sont intimement liés. « L’adoption récente de la loi sur la résolution bancaire reflète les efforts soutenus de toutes les parties prenantes, bien que la législation nécessite encore des ajustements », a encore rappelé Ernesto Ramirez Rigo dans le communiqué, mettant au goût du jour des remarques qui ont été formulées à plusieurs reprises ces derniers mois sans être suivies d’effet. Cela concerne aussi bien la composition de la haute autorité bancaire créée par le texte que le droit des banques à faire appel de certaines décisions, pour ne citer qu’une des nombreuses remarques qui ont circulé.
« Les autorités doivent continuer à développer la stratégie afin de reconnaître et d’allouer les pertes, et restaurer la viabilité du secteur bancaire conformément aux standards internationaux, à la protection des petits déposants et à la soutenabilité de la dette publique », a encore résumé le FMI. « Peu importe la méthode choisie par le Liban, il faut qu’elle respecte ces principes. Le FMI n’impose rien de plus que ce que requièrent les standards internationaux. Et selon ces derniers, les déposants ne doivent pas payer si les actionnaires des banques n’ont pas contribué en premier lieu », insiste la source diplomatique citée.
Absence des droits d'accises
La deuxième critique du FMI concerne le projet de budget, que la mission espérait plus « ambitieux ». Si elle loue le fait que le gouvernement a introduit des « mesures pour élargir l’assiette fiscale et améliorer la conformité », elle regrette l’absence de « réformes pour créer un espace budgétaire pour les dépenses prioritaires de reconstruction et de protection sociale », et s’interroge sur l’absence de la hausse des droits d’accises sur le carburant que le gouvernement avait actée, mais qui a été contestée devant le Conseil d’État.
Elle laisse également entendre que tous les postes de dépenses ne sont pas « enregistrés de manière transparente », citant notamment ceux financés par des sources externes, comme des prêts accordés par des organisations internationales. Selon la source diplomatique, l’avance de taxe de 3 % vivement critiquée dans le pays ne remplace pas la mise en œuvre d’une vraie politique qui mobilise les moyens de l’État pour lutter efficacement contre l’évasion fiscale. Enfin, « la mission a également appelé à intensifier les efforts pour l’adoption d’un cadre fiscal à moyen terme ambitieux, nécessaire pour élaborer une stratégie crédible de restauration de la soutenabilité budgétaire et de la dette ». À moins que les élections ne soient reportées, il est difficile d’imaginer que les députés s’aventurent sur ce chemin.
Le rendez-vous d'octobre, qui devait être celui du nouveau SLA, plus de trois ans après celui obtenu puis resté presque sans effet par le gouvernement de Nagib Mikati, sera au moins l’occasion pour les dirigeants libanais de montrer s’ils tiennent vraiment à un accord avec le Fonds, ou s'ils ont d'autres plans en tête.


Le FMI peut il confier son argent à la mafia libanaise ?
09 h 10, le 28 septembre 2025