Maya Haïdar (à gauche) et Clara Saliba. Photo Jana Karnib
Sélectionné face à 130 candidatures issues d’universités du monde entier, Eco Commons figure parmi les 30 projets exposés depuis le 18 septembre au Pavillon Oca du Parc d’Ibirapuera, à Sao Paulo. L’exposition met à l’honneur les lauréats du Concours international des écoles d’architecture et d’urbanisme de la 14e Biennale internationale d’architecture, lancée cette année sous le thème Extremos/Extremes : Architectures for an Overheated Planet.
Étudiantes en master d’urbanisme à l’École d’architecture et de design (SoAD) de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Maya Haïdar et Clara Saliba y ont présenté leur projet Eco Commons : Seeding Urban Biodiversity for Climate and Social Resilience in Tubli Bay (Favoriser la biodiversité urbaine pour renforcer la résilience climatique et sociale dans la baie de Tubli). L’objectif de leur projet est de réhabiliter l’écosystème de la baie de Tubli, à Bahreïn, en y instaurant des infrastructures vertes, tout en valorisant le rôle des communautés locales. Ces étudiantes de l’AUB ont développé ce projet dans le cadre du Studio de design urbain et du laboratoire de recherche et d’enseignement Territorial Imaginaries, avec le soutien d’une subvention de l’University Research Board de la faculté d’ingénierie et d’architecture Maroun Semaan.
Pour les deux jeunes Libanaises de 24 ans, cette reconnaissance à l’international constitue « le rêve de tout urbaniste » et confirme leur conviction « qu’un autre monde est possible, un monde où les intérêts économiques ne prennent pas le pas sur la nature et où le design profite non seulement aux personnes mais aussi à l’environnement ». Elles s’intéressent à l’intégration de l’écologie dans l’urbanisme et, passionnées par ce projet, elles perçoivent dans cette distinction une validation de leur travail.
Clara Saliba note : « Cette réussite a transformé ma manière de concevoir notre rôle en tant qu’urbanistes… L’écologie est une composante indispensable de nos villes, et son intégration dans les infrastructures sociales fait progresser la justice climatique tout en créant de nouvelles possibilités de subsistance. »
Pour la Pr Sandra Frem, qui assure le Studio de design urbain et co-dirige avec la Pr Carla Aramouny le laboratoire de recherche et d’enseignement, si Eco Commons s’est distingué, c’est parce qu’il aborde le changement climatique, la perte de biodiversité et les inégalités sociales à travers une vision intégrée. « Plutôt que de considérer l’écologie et l’économie comme opposées, il propose une transition vers l’écotourisme, la pêche équitable et les énergies renouvelables. Cette combinaison de soin de l’environnement et de création d’opportunités sociales, même face aux défis climatiques, est ce qui rend le projet si puissant, favorisant sa sélection à la Biennale de Sao Paulo qui traite de thèmes interconnectés », affirme Sandra Frem.
La baie comme paysage connecté
Autrefois reconnue comme vaste refuge pour de nombreux écosystèmes terrestres et marins, tels que les mangroves et les vasières, ainsi que pour une diversité d’espèces dont les oiseaux migrateurs, aujourd’hui la baie de Tubli a été touchée de plein fouet par la pollution, le changement climatique et les politiques gouvernementales qui privilégient les économies fondées sur le pétrole. Frappées par cette situation, Maya Haïdar et Clara Saliba y ont vu « l’urgence d’agir », mais aussi un « potentiel de régénération ». Choisir de travailler sur ce site a ainsi représenté pour elles une manière de « s’engager auprès d’un écosystème fragile dont l’avenir dépend de nouvelles formes de soin, de responsabilité et de créativité en matière de design », en cohérence avec le plan national de diversification économique à l’horizon 2030 par la création de nouvelles économies émergentes.
Afin de répondre à ces défis, ces jeunes urbanistes ont imaginé la baie comme un paysage connecté, réunissant nature, eau et vie sociale. Sur le plan écologique, le projet vise à restaurer la biodiversité marine et côtière, mais aussi à l’intégrer au sein d’espaces urbains denses, grâce à un réseau d’habitats continus pour les oiseaux migrateurs et la faune. En parallèle, Eco Commons met en place des systèmes de collecte, de stockage et de traitement des eaux, afin de gérer les sécheresses, les inondations et la qualité de l’eau. Ces équipements multifonctionnels « favorisent la biodiversité » et « renforcent la résilience face au climat ». De même, sur le plan social, des infrastructures, tels les observatoires d’oiseaux et les centres d’éducation environnementale, engagent et responsabilisent les communautés. « L’une des interventions de design dont nous sommes le plus fières est la création d’écocorridors qui reconnectent les habitats côtiers et terrestres. Quatre grands corridors, soutenus par un réseau secondaire, transforment les principales routes de la baie de Tubli en une véritable toile écologique », souligne Clara Saliba. Comprenant les promenades piétonnes, les pistes cyclables, les lignes de métro et les couloirs de bus, les écocorridors verts ainsi que les espaces publics ombragés facilitent l’accès au littoral et améliorent la qualité de vie en ville.
Urbanistes de demain : acteurs du territoire
Pour Maya Haïdar, la restauration des zones humides d’al-Buhair en réserve naturelle, étendue à sa superficie historique et reliée hydrologiquement à la baie de Tubli, constitue l’une des interventions phares dont les lauréates peuvent se targuer. « Nous y avons conçu un pont piéton multi-usage qui relie les écocorridors à la réserve. Cette structure surélevée passe d’un chemin pour piétons et vélos à une station de métro avec une terrasse publique en gradins. En dessous, la ligne de métro est accompagnée de sièges et d’un espace d’exposition », précise-t-elle. Pour ces lauréates, il était tout aussi essentiel que les systèmes proposés renforcent « l’infrastructure sociale existante, permettant aux citoyens de découvrir les espèces présentes et de jouer un rôle central dans la protection de l’environnement ».
Dans un monde confronté au changement climatique, travailler sur la baie de Tubli a façonné la vision des étudiantes sur le rôle et la mission des urbanistes de demain. « Notre responsabilité ne se limite pas à créer des espaces esthétiques. Elle inclut aussi la préservation de la biodiversité, le rétablissement du lien des habitants avec la nature, et la conception de villes capables de résister au changement climatique », souligne Maya Haïdar. Clara Saliba décrit ainsi leur rôle comme étant « des médiateurs entre l’écologie, l’économie et les habitants ». Il s’agit principalement « de favoriser la justice climatique et l’équité en impliquant activement les communautés », poursuit-elle. En fin de compte, la reconnaissance d’Eco Commons à la Biennale de Sao Paulo confirme que « l’urbanisme peut et doit relever les grands défis planétaires. Pour les étudiants, elle renforce la confiance que leur approche systémique et axée sur le climat a de l’impact au-delà de la salle de classe et contribue à l’action climatique en cours », assure Sandra Frem. La professeure chargée du Studio de design urbain estime également que cette distinction orienterait la carrière des futurs urbanistes, « les encourageant à se voir non seulement comme des concepteurs de bâtiments, mais comme des acteurs du territoire, capables de relier écologie, politique et société. Cet état d’esprit est de plus en plus recherché et leur permet de devenir des leaders dans le domaine de l’urbanisme réactif au climat et régénératif ».


