Les vingt participantes ont été sélectionnées parmi 600 candidatures reçues en une semaine, en réponse à l’appel lancé en septembre 2024 par le Centre pour les femmes en affaires. Photo AUB
Le Centre pour les femmes en affaires (Center for Women in Business) de l’École de commerce Suliman S. Olayan (Suliman S. Olayan School of Business – OSB), à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), a remis en août des diplômes à vingt femmes entrepreneures œuvrant dans le secteur informel, à l’issue de leur participation, pendant huit mois, à la première édition du programme Qudwa, organisée sur le campus de l’université. Venant de Tripoli, du Hermel, de la Békaa et du Sud, ces femmes, issues de différents secteurs d’activité, vendant des produits locaux faits main, ont lancé leur entreprise il y a près de cinq ans.
Les participantes ont été sélectionnées parmi 600 candidatures reçues en une semaine, en réponse à l’appel lancé en septembre 2024 par le Centre pour les femmes en affaires auprès de communautés vulnérables. « Cette mobilisation a confirmé que notre démarche répond à un besoin réel au sein de ces collectivités et que ces femmes sont prêtes à tirer pleinement profit des apprentissages proposés à l’OSB », note Nada Khaddage-Soboh, directrice du Centre dont la mission est d’œuvrer pour le renforcement des capacités des femmes et leur accompagnement au Liban et dans la région MENA. Cette dernière explique que malgré les épreuves que le Liban a traversées depuis 2019, les femmes du secteur informel « ont su préserver les traditions locales et subvenir aux besoins de leurs familles », en créant de petites entreprises et en contribuant à la stabilité économique de leur foyer. « Elles doivent avoir la possibilité de réussir, de s’épanouir et de gagner davantage. L’un des moyens d’y parvenir est le passage du secteur informel au secteur formel », poursuit-elle. Pour cela, l’un des objectifs du Centre des femmes en affaires est de leur fournir des « outils adaptés et des réseaux solides pour amplifier l’impact de leur travail et pérenniser les initiatives qu’elles avaient lancées, souvent grâce à leur seul savoir-faire. C’est ce qui nous a inspirés à concevoir le programme Qudwa », indique-t-elle. Conçu de manière personnalisée, ce programme répond à différents besoins et défis auxquels les femmes du secteur informel sont confrontées. La Dr Khaddage-Soboh explique ainsi que ces entrepreneures géraient souvent leurs activités sans maîtriser les notions relatives à la gestion d’entreprise, le branding (image de marque) ou la tarification. De même, elles faisaient face à un « déficit de visibilité et d’accès aux marchés, ainsi qu’à l’absence de réseaux de soutien solides ». « Ces obstacles les isolent dans leur parcours entrepreneurial. C’est pourquoi la formation a été conçue sur mesure, répondant à ces besoins. Ce qui nous importe à travers Qudwa, c’est l’impact durable que nous laissons. Nous voulons que ce soit une expérience véritablement transformatrice », affirme Nada Khaddage-Soboh.
La Dr Nada Khaddage-Soboh, directrice du Centre. Photo DR
Cinq modules professionnalisants
Le parcours des entrepreneures sélectionnées a pris un nouveau tournant grâce aux modules dispensés dans le cadre du programme Qudwa, qui leur ont permis de toucher de nouveaux clients et d’augmenter leurs ventes. Pour chacune d’entre elles, l’enjeu a été de taille : réussir à doter sa petite entreprise des critères professionnels indispensables à sa réussite. Cela inclut de créer et de communiquer l’identité du produit, de légaliser et d’enregistrer son entreprise, de maîtriser la vente en ligne, d’apprendre les stratégies liées aux réseaux sociaux, ou encore de connaître les fondamentaux de la finance et de la tarification.
Ainsi, elles ont appris « qu’il est essentiel de prendre en compte la durée des processus de production, le coût des ressources et l’effort fourni, et qu’elles doivent valoriser leur temps autant que leur travail », insiste la Dr Khaddage-Soboh.
De même, dans le cadre de l’atelier de marketing, les participantes ont appris comment prendre des photos et les publier en ligne. Une participante qui vend ses pâtisseries a vu le nombre de ses clients augmenter, grâce à une meilleure maîtrise des réseaux sociaux. Autrefois, elle ne vendait qu’à l’ouest de la Békaa, désormais ses produits arrivent jusqu’à Beyrouth et au Metn. « Nous savons que ces femmes n’ont pas les moyens de payer des agences spécialisées en marketing digital et nous voulions leur donner les outils pour le faire elles-mêmes », note la directrice du Centre pour les femmes en affaires. Une autre participante, venue du Sud et productrice de savons, a officiellement lancé sa plateforme en ligne et commencé à élargir son marché grâce à la formation. « Aujourd’hui, toutes disposent de vitrines en ligne, avec des pages actives sur les réseaux sociaux », ajoute-t-elle. Un grand pas pour ces femmes dont la plupart manquaient de compétences numériques. « Le programme a abordé cette difficulté en intégrant des techniques simples, y compris l’usage de l’intelligence artificielle, pour soutenir leur apprentissage. » En parallèle, alors que les participantes hésitaient à enregistrer officiellement leur activité, redoutant les implications administratives ou doutant de la rentabilité future, plus de cinq ont entamé les démarches pour formaliser officiellement leurs entreprises, après avoir suivi la formation juridique. « Nous avons offert aux femmes la possibilité de faire valoir leur droit légal à créer et à gérer des entreprises de manière indépendante, rompant ainsi avec la tradition qui consistait à émettre ces documents au nom des membres masculins de leur famille », poursuit Nada Khaddage-Soboh. Grâce à ce suivi, elles commencent à adopter une véritable posture de cheffes d’entreprise.
Réseautage et mentorat, leviers de la progression des participantes
Par ailleurs, l’apprentissage entre pairs, le réseautage et le système de mentorat personnalisé ont permis aux entrepreneures de renforcer leur confiance et d’avancer concrètement dans leurs projets.
Qudwa a contribué, en effet, à bâtir un réseau solidaire de femmes. Bien qu’issues de différentes régions du pays, elles ont quitté le programme en tant que groupe soudé, partageant des expériences et des problématiques communes. Elles continuent encore à communiquer entre elles, à apprendre les unes des autres. « La dynamique du programme a renforcé leur entraide et leur capacité collective à résoudre les problèmes. Les participantes ont compris qu’elles n’étaient pas seules dans leur parcours entrepreneurial. Elles sont devenues des modèles pour leurs familles, leurs amies et leurs communautés, inspirant à leur tour d’autres femmes de leur entourage », souligne Nada Khaddage-Soboh.
Quant au mentorat, il a mis les participantes en contact avec des dirigeantes expérimentées, tout au long de la formation. Découvrant le parcours et les défis de ces cheffes d’entreprise à succès, les participantes ont réalisé que leurs difficultés étaient similaires, mais surtout qu’il leur est désormais possible, à l’image de leur mentor, de réussir leur projet.
Pour Nada Khaddage-Soboh, la mission du programme Qudwa va au-delà de la formation des participantes. « Soutenir ces initiatives, ce n’est pas seulement accompagner ces femmes en tant qu’individus. C’est aussi renforcer la résilience de leurs foyers, revitaliser les économies locales, préserver les identités culturelles et transmettre leurs valeurs, au-delà de l’enjeu purement économique. Nous voulons véritablement que ces femmes se sentent actrices du changement et nous cherchons aussi à sensibiliser les membres de leurs familles au rôle essentiel qu’elles jouent dans la pérennité et la stabilité de leur foyer. »
La directrice du Centre pour les femmes en affaires souhaite pouvoir perpétuer cette expérience, en organisant une deuxième édition l’an prochain. « Nous nous engageons à développer Qudwa pour en faire un programme récurrent et un projet durable, capable de toucher plus de régions et davantage de femmes », affirme-t-elle, espérant, dans une prochaine étape, pouvoir « élargir l’accès au financement, accroître l’impact du programme et renforcer le plaidoyer en matière de politiques publiques ».


