Comme chaque année depuis plus de quarante ans, du 23 août au 14 septembre, les slogans, chants et vidéos dédiés à Bachir refont surface pour tourner en boucle avant de s’épuiser en attendant les prochains anniversaires de son élection à la présidence de la République et de sa tragique disparition. Le slogan selon lequel « Bachir est vivant en nous » m’interpelle particulièrement, car je me demande s’il est, de nos jours, vraiment vivant en nous ?
Si Bachir était vivant en nous, il serait aujourd’hui vengé, ainsi que ses compagnons. Nous aurions fait des pieds et des mains pour faire exécuter le jugement de la Cour de justice, rendu par contumace le 20 octobre 2017. Depuis la fiesta sur la place Sassine qui a accompagné le verdict de condamnation à mort de Habib Chartouni et Nabil Alam, depuis les discours de victoire et la liesse populaire au milieu des cotillons et au son des pétards et des feux d’artifice, rien n’a été fait. Ni mandat d’amener ni notice d’Interpol ni démarches officielles auprès du nouveau pouvoir en Syrie pour réclamer l’extradition du condamné en vertu de la convention sur l’échange de criminels entre les deux pays. On s’est contenté de voir le condamné pendu sur papier. Il ne manquait que le dessin. On s’était dit qu’avec le changement de régime en Syrie et un ministre de la Justice issu du parti de Bachir ici, les choses allaient bouger. Or elles sont aussi figées que la conscience des intéressés (pas très intéressés). L’assassin court toujours... ou plutôt se promène sans être inquiété. Qui sait où, maintenant. On lui a laissé tout le temps pour fuir et s’établir ailleurs. Mais je me demande pourquoi je dois m’en faire lorsque les plus proches n’en ont cure. En effet, j’ai l’impression d’être plus royaliste que le roi... que le fils, que la fille, que le neveu, que le frère...
Au 43e anniversaire de son assassinat, on sent que Bachir est plus mort que jamais en nous ! Car s’il était vivant, il nous féliciterait de lui avoir rendu justice, moins pour lui-même que pour ses 23 compagnons emportés avec lui en ce funeste jour.
Par ailleurs, plutôt que d’être vivant, Bachir se meurt dans le cœur d’une partie de ses partisans devenus plus sectaires et confessionnels que jamais, plus chrétiens que libanais, plus séparatistes que nationalistes, tandis que lui était ouvert aux autres communautés et avait placé sa brève présidence sous le signe de la réconciliation, de l’entente, de la coexistence et de l’union nationale.
En outre, Bachir ne se sentirait pas très vivant aujourd’hui en voyant bon nombre des membres de son parti et de ses militants glisser vers l’extrême droite, vers l’intolérance, vers le fondamentalisme chrétien (ou crétin), vers l’homophobie, vers la « palestinophobie » et le prosionisme.
En effet, point n’est besoin de trop approfondir les « posts » sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte. Il y en a qui ne rougissent plus d’afficher leur sympathie pour l’ennemi sioniste et de souhaiter – in petto du moins – l’extermination du peuple palestinien. D’ailleurs, pas un mot de leur part ou de leurs dirigeants sur le massacre systématique au quotidien de la population de Gaza depuis bientôt deux ans ! Aucune condamnation, aucune indignation, aucune déclaration... rien ! En leur for intérieur où vit prétendument Bachir, ils sont contents ! En bons ou mauvais chrétiens, ils se disent que c’est bien fait pour eux ! Ils sont trop ignorants des principes de Bachir pour partager ses convictions et ses valeurs. Ils sont trop loin de l’esprit de Bachir pour savoir que celui-ci n’avait pas pour ennemis les Palestiniens, en tant que tels, et non plus les Syriens, mais l’OLP d’Arafat de l’époque qui voulait prendre le Liban comme patrie de remplacement et le régime syrien d’Assad qui voulait annexer notre pays. Ces pseudo-bachiriens ont amalgamé les organisations armées palestiniennes avec le peuple palestinien qui souffre mille martyres depuis plus de 70 ans à cause de son attachement viscéral à sa terre ancestrale ! Le peuple palestinien ne cherche pas d’autre patrie que la sienne qui lui a été volée !
Bachir, soi-disant vivant dans le cœur de ces zélateurs, aurait-il été aveugle, sourd et muet devant l’extermination et l’expulsion d’un peuple, quel qu’il soit ? Comme ils le sont, eux et les dirigeants de leur parti, face au génocide palestinien ?
Sur un autre registre, Bachir aurait-il approuvé la persécution des LGBTQ ou les incitations à la haine raciale ? Se serait-il laissé influencer par l’influenceur Charlie Kirk dont on déplore et condamne le lâche assassinat ? Aurait-il applaudi ses propos virulents, extrémistes et injurieux à l’endroit des immigrants, des musulmans et des minorités comme le font ces supposés bachiriens sur les réseaux sociaux qui ont érigé feu Kirk en idole et qui le pleurent à chaudes larmes, plus que sa propre famille ?
Il est vrai que Bachir est vivant, mais pas en ceux-là ! C’est eux qui sont morts loin de lui !
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Ce commentaire sur le mode de l’UCHRONIE est intéressant. Il montre que les blessures, malgré le temps écoulé, sont loin d’être soignées. Le président élu est mort avant la prise de ses fonctions, et la milice du parti de son père était très active, et son successeur de frère n’a réussi qu’à gouverner le périmètre de son palais présidentiel. Les analyses de politique fiction ne changent rien à la réalité des faits, ou peut-être qu’un jour, par le biais de l’intelligence artificielle, les algorithmes transforment le passé, comme si le personnage était encore vivant parmi nous.
01 h 24, le 17 septembre 2025