Sur la scène du Métro al-Madina, Yara Lapidus dévoilera un répertoire intime, écrit loin du pays mais dédié au Liban, pour une soirée unique le 20 septembre. Crédit photo : Alfredo Piola
« La première fois que tu chanteras au Liban, ce sera avec moi », lui avait dit Wafa Khochen. N’allez pas chercher cette affinité dans les origines communes de Yara Lapidus et de l’animatrice aux programmations pointues sur Radio Liban. Certes toutes deux sont natives de Tyr et partagent un même amour pour la ville maritime. Mais Wafa Khochen a l’oreille sur tout ce qui chamboule. Elle a écouté Yara Lapidus chanter Elli, un chant de paix, adaptation en arabe du premier succès de David Bowie, The Man Who Sold the World. En boucle. La voix chaude de la Franco-Libanaise la remue au point qu’à son tour, elle remue ciel et terre pour organiser son premier concert à Beyrouth.
Ce premier rendez-vous avec le public libanais, Wafa Khochen le veut intime, comme une rencontre amoureuse. Yara Lapidus l’approche avec son lot d’appréhensions, anticipant aussi la beauté de la découverte. « Je suis prête pour ce moment d’apprivoisement réciproque. Cette occasion m’a fait prendre conscience à quel point l’Orient et le Liban, en particulier, ont marqué mon parcours musical de ces dernières années », confie-t-elle à L’Orient-Le Jour. « Cette formule de concert est une première pour moi. Pour que le projet reste léger et réalisable pour Wafa, j’ai fait confiance à mon intuition. Il ne s’agissait pas de profit ou de business comme aurait pu l’exiger un tour manager, mais d’une démarche avant tout affective et sentimentale. J’ai donc opté pour une version simplifiée de mon répertoire. Alors qu’en France ou ailleurs nous sommes habituellement sept ou huit sur scène, j’ai choisi de donner à mon set une touche plus électro, ce qui me permet de venir de Paris avec un guitariste et de répéter sur place avec un violoniste et un claviste libanais. C’est une première pour moi, fruit d’un élan du cœur et d’un enthousiasme partagé », souligne l’auteure, compositrice et interprète.

« Le podium de l’un rejoint la scène de l’autre »
Celle qui est née Wakim, à Beyrouth, au sein d’une famille d’artistes, père architecte et sculpteur, mère peintre et guitariste, frère musicien, quitte sa ville sous la guerre et débarque à Paris à 20 ans. C’est sur les bancs d’Esmod qu’elle rencontre son futur mari, le créateur Olivier Lapidus, fils du créateur Ted Lapidus. Mais un accident à la suite duquel elle perd l’usage de son bras gauche lui fait prendre un autre tournant. Après s’être destinée à la création de vêtements, elle renoue avec la musique. Elle qui a saisi sa première guitare à l’âge de six ans, écrivant depuis lors de petits poèmes qui pourraient être des paroles de chansons, libère sa voix qu’un vaste public découvre profonde et attachante.
Sur ce partage entre la mode et la musique, elle révèle que les deux chemins furent en somme parallèles et continuent de l’être d’une certaine manière : « Dès l’enfance, j’avais deux passions : la scène et la mode. La scène, sans jamais savoir ce que j’allais y faire, mais je me voyais toujours au milieu, comme fascinée par la carrière de mon oncle et parrain, Dudul, fondateur du Théâtre de Dix Heures. C’est lui qui m’a transmis le goût de la lecture et du choix des mots. Vers quatorze ans, poursuit-elle sur sa lancée, je commençais déjà à tailler dans mes robes pour les transformer. J’ai le souvenir vif d’un soir d’anniversaire : je suis descendue accueillir mes amis dans une tenue que ma mère venait de m’offrir… mais que j’avais osé découper et recréer à ma façon. Je n’oublierai jamais le regard de ma mère, à la fois surpris et ému. Elle m’a simplement souri, comme si elle avait compris que nous étions toutes deux de la même trempe : indomptables. »
Yara Lapidus décrit ce passage de la création de vêtements à la musique comme « le passage de l’ombre à la lumière ». Quand elle créait des vêtements pour ses amies, elle imaginait des manières de les rendre plus belles et désirables. Ce travail stylistique est aujourd’hui tourné vers son propre personnage de scène : « J’ai découvert une forme d’impudeur dans cet exercice : être soi-même au centre, se mettre en avant, c’est un véritable contre-emploi pour moi. Avec le temps, je l’accepte. La scène impose une mise à nu. Une intériorité forte, longtemps cachée, que je laisse désormais affleurer. » Pour l’aider à gérer cette exposition qui ne correspond pas à son caractère, elle trouve en son mari un complice efficace. C’est lui qui lui rappelle, pour l’encourager à chanter après son accident, ce qu’elle lui a souvent répété : « Dans une autre vie, j’aurais écrit et chanté mes textes. » Et quand cette « autre vie » s’emballe, c’est lui qui lui dessine sa première tenue de scène. « La scène et la mode obéissent aux mêmes exigences : rythme, silhouette, lumière, émotion. Chez Olivier, la lumière est une véritable signature : de ses premières robes de couture lumineuses à ses brevets, en passant par son travail dans la tech, il conçoit la beauté par la lumière. Il m’imagine constamment des mises en scène, avec cette inventivité d’avant-garde qui le caractérise. Au fond, le podium de l’un rejoint la scène de l’autre… comme si nos métiers se répondaient en silence », confie-t-elle.

Écrits loin de la terre natale et dédiés au Liban
Celle qui a écrit avec Gabriel Yared Indéfiniment, un album à quatre mains, décrit le compositeur comme un « orfèvre ». « Il a su reconnaître chez moi une écriture singulière et un timbre qui l’ont profondément touché. Il me répétait souvent : ‘‘J’aimerais que ce timbre de voix fasse le tour du monde’’ » se souvient-elle. D’autres collaborations suivent, nées de rencontres humaines puis de connivences artistiques, avec Iggy Pop, Chico César, Adnan Joubran, Archive, Gail Ann Dorsey. Aujourd’hui, Yara Lapidus rêverait d’un duo avec Rosalia : « J’aime sa fougue, sa passion dans le chant, sa voix, sa personnalité. Sa façon d’utiliser son flamenco natal pour l’emmener vers la pop électro est exactement le genre de démarche qui m’inspire. » En attendant, sur les planches du Metro al-Madina, resté dans son jus depuis la grande époque de la rue Hamra et des années 1960 à 75, elle égrènera les morceaux de son répertoire écrits loin de la terre natale et dédiés au Liban. « Ils trouveront sans doute à Beyrouth une résonance particulière », songe-t-elle. Elle ajoute : « J’aimerais les chanter sans que ma gorge ne se noue, comme c’est si souvent le cas quand je les interprète à Paris ou ailleurs. Enfant de Beyrouth, j’ai été arrachée à ma ville à 18 ans, après des épisodes que l’on préfère laisser derrière soi. Venir chanter ici pour la première fois, c’est affronter une charge émotionnelle vertigineuse, c’est marcher sur un fil : cela oscille entre un désir brûlant et une appréhension viscérale : un aller-retour incessant dans mon cœur et dans ma mémoire. Bien sûr, chaque artiste connaît le trac, mais ici il revêt une toute autre dimension.»
Yara Lapidus, premier concert au Liban, soirée unique le 20 septembre, 21h, au Metro al-Madina. Réservations ici.


