Entre le Hezbollah et ses alliés sunnites, la relation a beaucoup changé ces derniers temps. La formation chiite, fière de s’être dotée d’« un bouclier » d’alliés sunnites, semble avoir perdu son aura auprès de cette communauté.
Publiquement, le Hezbollah ne reconnaît pas cet éloignement et rappelle que la relation avec l’ensemble de la communauté a toujours été fluctuante, tantôt apaisée et souvent tourmentée, en raison justement du conflit idéologique et confessionnel entre les deux composantes. Par contre, selon ses opposants, la situation serait aujourd’hui bien plus complexe, puisque le Hezbollah serait en train de perdre les alliés dont il s’est si patiemment doté au sein de la communauté sunnite, qu’il s’agisse de Fayçal Karamé, de Hassan Mrad, d’Oussama Saad et d’autres figures sunnites qui ont longtemps évolué dans la mouvance de « la résistance ».
Un petit retour en arrière s’impose. Lorsque le 7 octobre 2023, le Hamas a décidé de lancer son opération appelée le Déluge d’al-Aqsa et qu’une délégation de sa part est venue rencontrer le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah pour sonder sa réaction, ce dernier aurait accepté à contrecœur de participer à l’opération de façon minimale, en ouvrant juste un front de soutien, à partir des zones conflictuelles au sud du Liban. La raison invoquée pour justifier cette décision était le souci d’éviter toute possibilité de discorde entre sunnites et chiites qui affaiblirait non seulement le camp sunnite, mais aussi le Hezbollah. Nasrallah s’était alors, selon des sources du Hezbollah, senti obligé d’agir ainsi, bien qu’il ait dit à ses interlocuteurs du Hamas qu’il n’est pas prêt à se lancer dans une guerre d’envergure contre les Israéliens.
La décision d’ouvrir le front de soutien avait alors été critiquée par certaines parties politiques libanaises. Elle avait aussi fait l’objet d’un débat à l’intérieur du parti lui-même, puisque certaines voix demandaient pourquoi le Hezbollah devait se battre aux côtés des Palestiniens, alors que ces derniers n’ont rien fait pour lui ? Et la réponse se résumait ainsi : la cause palestinienne est primordiale et c’est elle qui unit les musulmans.
Effectivement, d’octobre 2023 à septembre 2024, entre les sunnites et les chiites du Liban, la relation était au beau fixe, d’autant que le camp sunnite dans la mouvance de la résistance avait gagné en popularité. Après avoir été une force secondaire, la Jamaa islamiya (bras libanais des Frères musulmans) était donc devenue une composante importante au sein de la rue sunnite libanaise, et les personnalités sunnites proches du courant mené par le Hezbollah avaient le vent en poupe.
Toutefois, ce tableau a commencé à changer à partir de la guerre de septembre dernier et, surtout, après l’accord de cessez-le-feu entré en vigueur le 27 novembre 2024, qui a créé un sentiment général de défaite du Hezbollah, alors que l’idée que son front de soutien a entraîné des catastrophes pour le pays se répandait de plus en plus. Brusquement, le Hamas s’est fait plus discret ainsi que la Jamaa islamiya, et le vaste courant sunnite favorable à « la résistance » a commencé à se réduire.
Des personnalités dont le parcours est lié à la mouvance proche du Hezbollah ont commencé à s’en éloigner. À Saïda par exemple, il s’agit notamment d’Oussama Saad et même de Abderrahmane Bizri. Même Hassan Mrad (Békaa), dont le père Abderrahime était connu pour sa proximité avec le Hezbollah, semble avoir pris ses distances.
Mais le paysage le plus significatif reste celui de Tripoli, où Fayçal Karamé a longtemps été considéré comme le chef de file du courant sunnite proche du Hezbollah. Il présidait même un bloc parlementaire qui s’inscrivait dans cette mouvance. Or, aujourd’hui, Fayçal Karamé réclame haut et clair le monopole des armes par l’État et presse le Hezbollah de remettre ses armes à l’armée. Du fameux bloc parlementaire, il ne reste plus que Jihad Samad (Deniyé) qui, lui, campe sur ses positions, mais se sent pratiquement isolé.
Le plus étonnant, c’est que contrairement aux habitudes politiques libanaises, cet éloignement s’est effectué sans coups d’éclat ou déclarations tonitruantes, on peut même dire sans conflits ouverts. Petit à petit, et à mesure que le Hezbollah semblait mis au pied du mur dans le dossier concernant ses armes, les alliés d’hier sont devenus des personnalités dites centristes et se sont rapprochées des positions des responsables libanais. C’est d’ailleurs dans ce contexte que le Premier ministre Nawaf Salam a été accueilli avec effusion à Tripoli récemment, par ceux-là mêmes qui ont longtemps été proches du Hezbollah.
Mais le rapprochement le plus spectaculaire reste le rassemblement de toutes ces personnalités autour du mufti de la République Abdellatif Deriane. Depuis que ce dernier s’est rendu en Arabie saoudite et a obtenu le soutien clair du prince héritier Mohammad ben Salmane et qu’il s’est ensuite rendu à Damas pour rencontrer le nouveau président Ahmad el-Chareh, on dirait qu’il y a eu un mot d’ordre général pour regrouper toutes les figures sunnites autour de lui. De là à en déduire qu’il existe une décision saoudienne pour regrouper toutes les figures sunnites autour du mufti en les éloignant ainsi de la mouvance du Hezbollah, il n’y a qu’un pas... que certains ont franchi. Alors que d’autres estiment qu’il s’agit plutôt de redonner du poids à une communauté qui s’est sentie longtemps marginalisée, surtout depuis le retrait, forcé ou non, de l’ancien Premier ministre Saad Hariri de la vie politique.
Toutefois, à ce stade, cette renaissance politique de la communauté sunnite se fait aux dépens de l’alliance avec le Hezbollah. Est-ce un avant-goût de ce qui attend le parti aux prochaines élections, où il ne pourra plus avoir d’alliés sunnites, en plus de ses propres députés ? Le Hezbollah, pour l’instant, ne se déclare pas inquiet et rappelle que les relations avec les sunnites ont beau varier d’un moment politique à l’autre, les principes restent les mêmes et l’hostilité à Israël est une « constante ».
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00 h 32, le 14 septembre 2025