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Nos lecteurs ont la parole

Ziad Rahbani, moine laïque rouge

Ziad Rahbani n’est ni un simple compositeur, ni un simple dramaturge, ni même un simple intellectuel. Il est un témoin inquiet et lucide, un artisan de la parole libre, un ascète de la scène. Le qualifier de moine laïque rouge, c’est tenter de dire en un paradoxe toute la complexité de sa personne. D’un côté, une forme de retrait intérieur, de rigueur, presque monastique, vis-à-vis des mondanités et des logiques de pouvoir. De l’autre, un engagement viscéral en faveur des opprimés incarnée dans une parole artistique qui refuse le compromis.

Issu d’une lignée musicale prestigieuse, fils de Feyrouz et de Assi Rahbani, Ziad n’a pas suivi le chemin de l’orthodoxie familiale. Très jeune, il a confronté le rêve libanais à sa propre chute, et à travers ses pièces, ses chansons, ses entretiens, il a construit une figure d’artiste en marge, mais toujours en dialogue avec son peuple, sa douleur, sa langue.

Ziad Rahbani n’a jamais cherché à appartenir au monde du spectacle tel qu’il se fabrique aujourd’hui. Il en a refusé les codes avec une constance rare. Dans un Liban envahi par les logiques de l’apparence, les plateaux de télévision brillants et les mondanités superficielles, il a choisi une voie opposée : celle du retrait. Non par mépris, mais par conviction profonde.

Ziad ne jouait pas au jeu des relations, ne flattait aucun pouvoir. Ce rejet du « star system », loin d’être un caprice, relevait chez lui d’un véritable choix éthique : celui d’une parole libre, dégagée de tout compromis.

Sa vie ressemblait à celle d’un ascète contemporain. Il vivait la nuit, dans les studios, dans une atmosphère enveloppée de silence, de fumée, de sons et de pensées. Il travaillait sans relâche, toujours à contre-courant des horaires et des rythmes sociaux. Ce mode de vie, semblable à celui des moines qui se lèvent avant l’aube pour prier, n’était pas une absurdité. Comme les moines, il avait ses principes, ses horaires, son silence.

Ziad Rahbani n’était pas un ermite au sens strict. Il était un moine laïque, sans soutane, sans vœux, mais avec une austérité lumineuse, un combat inlassable contre l’injustice et une quête acharnée de vérité.

Il ne recherchait ni la lumière ni les honneurs. Il cherchait à dire vrai.

Oui, Ziad était rouge. Il a longtemps adhéré au Parti communiste libanais, qu’il a soutenu avec passion, surtout durant la guerre civile. Mais il s’est distingué radicalement du communisme athée. Il a proclamé clairement sa foi en Dieu. Il refusait les lectures strictement matérialistes de l’histoire. Son combat ne visait pas les riches en tant que personnes, mais l’injustice comme système.

Sa pensée sociale n’était pas fondée sur la haine, mais sur la justice et la compassion.

Ziad Rahbani est chrétien, mais pas dans le sens convenu du terme. Il est chrétien dans le sens radical, évangélique, celui que l’Évangile dessine à travers les Béatitudes. Il s’est mis du côté des pauvres, des oubliés, des marginalisés. Il l’a affirmé : dès l’âge de neuf ans, il a pris parti. Il a pris leur parole, leur ton, leur regard pour en faire une scène de théâtre, une chanson ou une chronique. Il n’a jamais renié sa foi en Dieu, bien au contraire. Il s’est souvent proclamé croyant. Mais il a toujours dénoncé les pratiques religieuses vidées de leur sens, les hiérarchies complices du pouvoir, les discours qui justifient l’injustice au nom du sacré. À l’image du Christ dénonçant les scribes et les pharisiens, Ziad s’en est pris à l’hypocrisie religieuse avec une colère presque prophétique.

Pourtant orthodoxe de tradition, Ziad Rahbani porte en lui l’âme syriaque dans sa manière de penser, de ressentir, de raconter. Il incarne une manière de dire enracinée dans la tradition de l’Orient chrétien : dramatique, incarnée, symbolique, profondément humaine. Il est maronite non dans un sens institutionnel ou folklorique, mais dans son essence. Celle d’un peuple résistant, fidèle, mêlant la foi au quotidien, la douleur à la beauté.

Il a d’ailleurs composé plusieurs œuvres pour la liturgie maronite, témoignant sa foi authentique et son attachement au Mystère. Son Kyrie eleison (Seigneur, aie pitié), qui est devenu presque partie intégrante de la divine liturgie maronite, montre que Ziad servait ce en quoi il croyait. Sa contribution, fidèle à la tradition syriaque et maronite, révèle un autre visage de Ziad : celui d’un croyant musicien qui prie en composant, qui médite en harmonisant.

Son théâtre, lui aussi, est profondément maronite dans ce sens syriaque. Il n’est ni occidental ni académique, mais populaire, enraciné, inspiré. Comme Saint Éphrem le Syrien ou Jacques de Saroug, il transmettait des idées profondes à travers des formes accessibles et populaires. Sous l’apparente légèreté des dialogues et des personnages, se cache une profondeur que bien des philosophes pourraient lui envier.

Ziad Rahbani n’a jamais mis les pieds à l’université. Aucun diplôme, aucun titre académique à son nom. Et pourtant, il demeure l’un des esprits les plus brillants et les plus profonds du Liban contemporain. Il connaissait la musique, la politique, la psychologie, la philosophie, l’histoire. Il citait les penseurs russes, les mystiques d’Orient, les marxistes, les intellectuels arabes, les dramaturges européens.

Comme beaucoup de grands penseurs russes qu’il admirait, Ziad possédait une culture intégrale, organique, vivante. Non pas académique, mais existentielle. Une leçon pour une société qui confond souvent instruction et sagesse.

Il est devenu, en lui-même, une école. Une école de lucidité, de créativité ancrée, d’humanité libre, de fidélité au peuple. Ziad a inspiré des générations d’artistes, d’intellectuels, de jeunes désillusionnés. Il ne se donnait pas en modèle, mais il éveillait.

Ziad Rahbani n’était pas qu’un artiste. Il était un témoin. Son œuvre est habitée par une tension spirituelle et éthique rare. Il ne créait ni pour plaire ni pour divertir. Il créait pour dire. Pour réveiller.

Il voyait plus loin, plus profondément. Sa parole dérangeait, parfois blessait, mais toujours éveillait.

Il était prophétique, non parce qu’il annonçait l’avenir, mais parce qu’il lisait le présent avec une intensité brûlante. Il disait ce que beaucoup taisaient. Il révélait ce que d’autres ne voyaient pas.

Ziad ne séparait pas ses idées de sa vie. Tout était lié, intégré, incarné. En cela, il rejoint la lignée des grands penseurs laïcs russes comme Léon Chestov, Nicolas Berdiaev, Fiodor Dostoïevski. Des penseurs pour qui la vérité n’était pas un concept, mais un feu, une blessure, un chemin de vie. Tous ont mêlé philosophie, foi, politique et art de vivre dans un refus profond de l’abstraction désincarnée. Comme eux, Ziad refusait l’abstraction désincarnée.

Ziad Rahbani, moine laïque rouge ; un moine sans habit ; un chrétien sans cléricalisme ; un intellectuel sans diplôme ; un homme blessé sans haine.

Il n’a pas changé le monde. Il a fait mieux. Il l’a regardé sans détour et il en a parlé avec tendresse et lucidité. Voilà pourquoi son œuvre reste. Et restera.

Dans un Liban en quête de repères, il reste un repère vivant. Non pas à imiter, mais à écouter.

Sa voix n’est pas morte. Elle continue de vibrer dans nos silences, nos colères, nos espoirs.

Repose-toi Ziad avec les Justes et avec Dieu ton ami.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Ziad Rahbani n’est ni un simple compositeur, ni un simple dramaturge, ni même un simple intellectuel. Il est un témoin inquiet et lucide, un artisan de la parole libre, un ascète de la scène. Le qualifier de moine laïque rouge, c’est tenter de dire en un paradoxe toute la complexité de sa personne. D’un côté, une forme de retrait intérieur, de rigueur, presque monastique, vis-à-vis des mondanités et des logiques de pouvoir. De l’autre, un engagement viscéral en faveur des opprimés incarnée dans une parole artistique qui refuse le compromis.Issu d’une lignée musicale prestigieuse, fils de Feyrouz et de Assi Rahbani, Ziad n’a pas suivi le chemin de l’orthodoxie familiale. Très jeune, il a confronté le rêve libanais à sa propre chute, et à travers ses pièces, ses chansons, ses entretiens, il a construit...
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Bon voyage dans un monde inconnu

Eleni Caridopoulou

11 h 57, le 10 septembre 2025

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  • Bon voyage dans un monde inconnu

    Eleni Caridopoulou

    11 h 57, le 10 septembre 2025

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