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Memento mori, memento amoris : le Paris littéraire des années 1910


Memento mori, memento amoris : le Paris littéraire des années 1910

Timothy Schaffert. Photo D.R.

Le naufrage du Titanic est de ces tragédies dont on ne se lasse d’exhumer de nouveaux fragments d’histoire, ou d’en inventer. Le paquebot réputé « insubmersible » sombra dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, entraînant la mort d’environ 1 500 âmes sur les plus de 2 200 à bord. Mais ce ne sont pas les quelque 700 rescapés de la catastrophe qui intéressent Timothy Schaffert. Dans Le Cercle littéraire des rescapés du Titanic, paru en français en mai 2025 chez Nami, ce professeur d’anglais et directeur d’ateliers d’écriture à l’Université de Nebraska-Lincoln, aux États-Unis, imagine la rencontre de ceux qui, pourtant détenteurs d’un billet, sont restés à quai. Des « survivants » malgré eux, hantés par la culpabilité d’avoir échappé au drame sans l’avoir vécu.

Parmi eux, Yorick : bibliothécaire de la seconde classe du navire, avant d’en être débarqué pour avoir introduit des livres interdits par la censure. Handicapé et marginal, le vingtenaire a depuis cette nuit funeste ouvert une librairie à Paris, qu’il habite plus qu’il ne tient. Son prénom, emprunté au bouffon shakespearien d’Hamlet, n’est pas anodin : il évoque le memento mori, ce rappel que le destin peut basculer à tout moment, fondement du roman de Schaffert et épée de Damoclès au-dessus de ses personnages, dans une Europe à l’aube de la Première Guerre mondiale.

Alors comment imaginer sa vie quand on a déjà survécu à sa mort ? À travers les livres, peut-être. C’est en tout cas le pari de Schaffert et du cercle littéraire des rescapés du Titanic, faisant du pouvoir des mots, de la littérature et de l’imaginaire un exutoire cathartique face au deuil et à la culpabilité du survivant, mais aussi face à une société de ce début du XXe siècle tiraillée entre ses normes et ses désirs. Sont ainsi débattues des œuvres censurées : Monsieur Vénus de Rachilde (1884), jugé pornographique par les autorités belges ; L’Éveil de Kate Chopin (1899), censuré pour sa représentation de la sexualité féminine ; ou encore Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde (1891), accusé d’immoralité.

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Mais le livre de Schaffert n’est pas qu’un livre qui parle de livres pour ceux qui aiment lire des livres. Il s’articule également autour du triangle amoureux que vont rapidement former trois rescapés : Yorick, Zinnia, riche héritière d’un empire de confiserie, et Haze, photographe sans domicile fixe. Trois existences d’horizons sociaux opposés, mais unies par la même quête de sens. Nourrie de discussions animées autour des transgressions sociales, façonnée par des échanges amoureux épistolaires, leur relation ambigüe oscille entre désir et amitié. Elle se noue aussi autour des sucreries de Zinnia, véritables adjuvants de l’histoire, comme ses « Chansons d’amour à la cannelle », pastilles de sucre trouées qui sifflent quand on y souffle, mais que « les jeunes amoureux font aller et venir dans un baiser », transformant « leur souffle en mélodie ».

Décrites avec une précision sensorielle, parfois sensuelle, ces friandises sont telles des memento amoris, insufflant au récit une touche poétique que l’auteur parsème avec délectation, éveillant et aiguisant les sens du lecteur. Car, on l’aura compris, Schaffert ne signe pas un roman sur la catastrophe du Titanic – celle-ci n’étant que prétexte pour interroger destin et survie – mais bien une œuvre contemplative, où dominent atmosphère et sensualité. Si certains y trouveront quelques longueurs, parfois au détriment de l’intrigue, il faut néanmoins souligner le travail de la traductrice Jacqueline Odin, qui restitue cet appel des sens avec finesse. Immergeant le lecteur dans le Paris des années 1910, activant les sens par un descriptif beau par les mots, élégant par le style, et interrogeant la résilience des corps et des âmes, Schaffert rend à l’écriture d’époque ses lettres de noblesse et rappelle de ce fait que la littérature demeure, elle, insubmersible.

Le Cercle littéraire des rescapés du Titanic de Timothy Schaffert, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin, Nami, 2025, 412 p.

Le naufrage du Titanic est de ces tragédies dont on ne se lasse d’exhumer de nouveaux fragments d’histoire, ou d’en inventer. Le paquebot réputé « insubmersible » sombra dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, entraînant la mort d’environ 1 500 âmes sur les plus de 2 200 à bord. Mais ce ne sont pas les quelque 700 rescapés de la catastrophe qui intéressent Timothy Schaffert. Dans Le Cercle littéraire des rescapés du Titanic, paru en français en mai 2025 chez Nami, ce professeur d’anglais et directeur d’ateliers d’écriture à l’Université de Nebraska-Lincoln, aux États-Unis, imagine la rencontre de ceux qui, pourtant détenteurs d’un billet, sont restés à quai. Des « survivants » malgré eux, hantés par la culpabilité d’avoir échappé au drame sans l’avoir vécu.Parmi eux, Yorick :...
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