D.R.
L’islamisme serait-il une affaire d’hommes et strictement masculine ? Les femmes n’en seraient-elles que les jouets ou les victimes ? Dans La Femme est un islamiste comme les autres, un livre mi-enquête mi-essai, l’avocate, essayiste et journaliste franco-libanaise Louise el-Yafi, se propose de démentir quelques idées reçues et de dévoiler un certain nombre de faits dérangeants qui éclairent différemment la face cachée de la radicalisation féminine. Son objectif est de la décrypter afin de mieux la combattre.
Au terme d’une enquête de près de trois ans, el-Yafi affirme que les femmes, souvent décrites comme étant la mère, la sœur ou l’épouse d’un islamiste mais presque jamais comme une islamiste elle-même, et à ce titre moins surveillées, moins incarcérées et condamnées à des peines infiniment plus légères, sont en réalité des islamistes comme les autres, et bien souvent plus radicalisées. Elles jouent un rôle essentiel dans la propagation de l’islamisme en France. « Par misogynie, à aucun moment les autorités ne les pensent capables d’autonomie dans leur propre radicalisation » ; on les a toujours considérées comme moins dangereuses et ce jusqu’en 2016. Le déclic qui a fait bouger les lignes est le commando composé de quatre femmes, qui se proposait de faire exploser une voiture à proximité de la cathédrale Notre-Dame au cœur de Paris. Une erreur de leur part (elles auraient confondu essence et diesel) a fait échouer le projet et a révélé au grand jour leur dangerosité. « On est passés de la femme de djihadiste à la femme djihadiste. »
Grâce à un pseudonyme qu’elle a adopté sur les réseaux sociaux, el-Yafi est entrée en contact avec de nombreux groupes de « sœurs » et a pu échanger avec elles sur toutes sortes de sujets, des plus prosaïques (le vêtement, l’alimentation, les menstruations) aux plus spirituels (la croyance, la mort, le paradis). Elle s’est intéressée à trois courants qu’il importe de distinguer dit-elle, car on ne les combat pas efficacement si on les confond : le frérisme, le salafisme quiétiste et le jihadisme.
El-Yafi récuse l’idée très répandue de l’existence d’un profil type de l’islamiste, qui s’accompagne souvent de la perception des femmes comme victimes de l’idéologie qu’elles ont embrassée : si certaines ont été manipulées ou ont agi par amour et/ou aveuglement, elles ne représentent pas la majorité, tant s’en faut. El-Yafi montre au contraire que les femmes font ce choix car elles trouvent un réel intérêt dans les promesses de l’islam. Le féminisme occidental est pour elles comme un leurre et « en se tournant vers l’islamisme, ces femmes viennent compenser les promesses non tenues du féminisme occidental ». Se voiler c’est, affirment-elles, se libérer des diktats de la mode, du poids des canons de la beauté, du regard social sur le corps des femmes. Voilées, elles se sentent plus libres. Et l’islam leur propose de tenir un rôle important dans la société : à l’homme, le combat par l’épée, à la femme le combat par le verbe – et accessoirement par l’utérus. Elles se consacrent donc à l’étude des textes religieux, se montrent souvent plus rigoristes que les hommes et dans les associations, sur les réseaux sociaux, dans leurs maisons comme dans les prisons où elles sont incarcérées, elles assurent la transmission de l’idéologie et se montrent influenceuses, propagandistes, recruteuses et accessoirement, terroristes.
Si les chapitres consacrés à l’analyse de l’islam et à la relation de Mahomet aux femmes restent un peu hâtifs, c’est évidemment dans ceux où el-Yafi partage le résultat de ses propres recherches et des entretiens qu’elle a menés que l’ouvrage trouve son originalité et sa pertinence. Il met à jour à quel point la « vision infantilisante et sexiste de la femme, incapable de faire ses propres choix » a eu des conséquences désastreuses sur le combat contre l’islamisme. Mais montre aussi que les femmes sont plus sensibles aux programmes de déradicalisation et aux propositions de réinsertion et de retour à l’emploi. Car « même avec les femmes les plus radicalisées, il est encore possible de discuter, alors qu’avec les hommes, c’est plus compliqué, voire impossible en raison du risque de violence physique ».
La Femme est un islamiste comme les autres de Louise el-Yafi, Les Éditions du Cerf, 2024, 304 p.
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10 h 53, le 14 septembre 2025