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Gaza, chronique d’une Nakba continue

Par choix éditorial, les médias ont contribué à normaliser la souffrance palestinienne et à déresponsabiliser Israël.

Gaza, chronique d’une Nakba continue

D.R.

L’opération Déluge d’Al-Aqsa, lancée par le Hamas, n’est pas le fruit d’un surgissement soudain : elle s’inscrit dans une décennie de recompositions internes où la lutte armée a été réaffirmée comme « activité légitime d’autodéfense », renouant avec une rhétorique autrefois portée par l’OLP dans les années 70. La guerre menée par Israël contre Gaza n’a pas non plus commencé le 7 octobre 2023 : elle prolonge un processus colonial de longue durée dont l’enclave est devenue l’épicentre. C’est ce que montre l’ouvrage collectif Gaza. Une guerre coloniale, dirigé par l’historienne Stéphanie Latte Abdallah et l’anthropologue Véronique Bontemps, qui rassemble des chercheurs de diverses disciplines (sciences politiques, droit, histoire, socio-anthropologie…) et qui conjugue les études palestiniennes et les études israéliennes critiques, pour décrypter les multiples facettes du conflit à travers un paradigme désormais central : celui du colonialisme de peuplement.

À la différence du colonialisme classique fondé sur l’exploitation économique, le colonialisme de peuplement repose sur l’installation durable des colons et l’expulsion de la population autochtone. Appliqué à la Palestine, ce prisme permet de sortir la question palestinienne d’une supposée singularité et de la comparer à d’autres expériences historiques, tout en soulignant les spécificités de son cas. Il permet aussi de replacer la Nakba de 1948 non comme un événement clos, mais comme un processus permanent et continu.

Plus qu’affronter un ennemi militaire, la guerre israélienne vise à rendre la vie invivable et à « étrangler » la société gazaouie en entier. Le sociologue Abaher el-Sakka précise que « contrairement à une idée reçue qui véhicule des images de pauvreté et de misère dans un tissu urbain composé de camps et de lieux marginalisés, la ville de Gaza est l’une des rares villes palestiniennes qui, jusqu’à la Nakba de 1948, disposait d’un aéroport, d’une gare et d’un important réseau routier. Elle bénéficiait aussi d’une véritable planification urbaine. » Depuis, les infrastructures vitales sont anéanties, l’économie paralysée, les élites médicales et intellectuelles prises pour cible, les musées et centres culturels rayés de la carte. « Israël déploie une large gamme de pratiques coercitives et de politiques culturicides pour neutraliser la puissance de communication des acteurs culturels palestiniens, tout en cherchant à effacer l’histoire et le récit palestiniens, donc l’existence même de ce peuple », écrit l’anthropologue Marion Slitine.

Or, dans un chapitre d’une grande lucidité, Thomas Vescovi, docteur en sciences politiques, souligne que la guerre à Gaza est aussi une bataille du récit. En effet, dès le 7 octobre, le paradigme du « choc des civilisations » s’est imposé, légitimant les représailles israéliennes et disqualifiant toute critique, aussitôt accusée de complaisance envers le Hamas. Par choix éditorial autant que par inertie, les médias ont contribué à normaliser, voire à invisibiliser la souffrance palestinienne et à déresponsabiliser Israël, les Palestiniens apparaissant souvent comme des victimes sans bourreaux !

Le génocide se joue aussi sur le plan symbolique : en imposant un futur incertain ou dystopique aux Palestiniens, qu’il s’agisse du « plan Gaza 2035 » de Netanyahou ou du projet de Donald Trump d’une « riviera » sans Palestiniens, l’État israélien pratique ce que Latte Abdallah appelle un « futuricide ». Mais l’écrasement n’est jamais total : les chercheurs rappellent qu’il est impératif de ne pas réduire les Palestiniens à des « sujets humanitaires » attendant de l’aide et insistent sur les formes de résistance qui s’inventent dans la survie quotidienne.

Les auteurs interrogent aussi les répercussions régionales et internationales de la guerre. Erminia Chiara Calabrese s’intéresse par exemple aux positionnements des partis politiques au Liban vis-à-vis de la guerre à Gaza et de la décision du Hezbollah d’ouvrir un front au sud du pays, et les inscrit dans une histoire plus longue, celle des positionnements divers vis-à-vis des armes du Hezbollah. Les derniers chapitres déplacent la focale vers le droit international qui se trouve confronté à son impuissance. S’il est vrai que la saisine de la Cour internationale de justice par l’Afrique du Sud, suivie par d’autres États, marque un tournant, il n’en demeure pas moins que les ambiguïtés des mesures conservatoires ordonnées par la Cour révèlent de la dépendance du droit aux rapports de force.

Il existe certes des moments de désespoir. Pourtant, comme le note Maher Charif, plusieurs facteurs peuvent nourrir la survie de la question palestinienne : l’échec d’Israël à éliminer la résistance, son isolement croissant, le soutien international accru à la reconnaissance d’un État palestinien, ou encore la normalisation des rapports entre Riyad et Tel-Aviv. Mais ces perspectives se heurtent aux divisions internes palestiniennes et à l’aveuglement des grandes puissances. Parler de guerre coloniale n’est donc pas, pour les auteurs de ces articles, un simple choix terminologique, mais une prise de position politique face à des espaces médiatiques et diplomatiques qui refusent encore le mot « colonial ». Gaza, une guerre coloniale est ainsi une référence qui inscrit le présent dans le temps long de l’Histoire, mais qui lance surtout une alerte pour l’avenir.

Gaza, une guerre coloniale sous la direction de Véronique Bontemps et de Stéphanie Latte Abdallah, Sindbad / Actes-Sud – Institut des études palestiniennes, 2025, 320 p.

L’opération Déluge d’Al-Aqsa, lancée par le Hamas, n’est pas le fruit d’un surgissement soudain : elle s’inscrit dans une décennie de recompositions internes où la lutte armée a été réaffirmée comme « activité légitime d’autodéfense », renouant avec une rhétorique autrefois portée par l’OLP dans les années 70. La guerre menée par Israël contre Gaza n’a pas non plus commencé le 7 octobre 2023 : elle prolonge un processus colonial de longue durée dont l’enclave est devenue l’épicentre. C’est ce que montre l’ouvrage collectif Gaza. Une guerre coloniale, dirigé par l’historienne Stéphanie Latte Abdallah et l’anthropologue Véronique Bontemps, qui rassemble des chercheurs de diverses disciplines (sciences politiques, droit, histoire, socio-anthropologie…) et qui conjugue les études...
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