Entretiens Architecture

Riken Yamamoto : Repenser le politique en architecture


Riken Yamamoto : Repenser le politique en architecture

Riken Yamamoto est un architecte japonais, lauréat du Prix Pritzker d’architecture en 2024. Il a publié cette même année The Space of Power, the Power of Space, un ouvrage qui s’inspire des modèles grecs anciens et de la pensée de Hannah Arendt. L’auteur y repense l’architecture non pas comme une réponse neutre aux exigences fonctionnelles, mais comme un agent politique qui façonne la vie civique. Sa vision offre des clés essentielles pour comprendre comment les architectes contemporains peuvent renouer avec la sphère publique, résister à l’homogénéisation néolibérale, et repenser l’espace domestique comme seuil d’une existence partagée.

Vous soutenez que c’est par la configuration spatiale de la ville que les relations et les valeurs politiques deviennent possibles et que l’architecture est un agent actif dans la construction de la vie civique. À ce titre, quel type de discours ou de position politique les architectes et urbanistes contemporains devraient-ils adopter pour réaffirmer l’engagement civique et politique de l’architecture ?

Je ne crois pas que les valeurs politiques se contentent de s’exprimer à travers l’architecture. Pour moi, l’espace n’est pas une scène passive sur laquelle la vie civique se déploie : il en est la condition préalable. Ma pensée est profondément nourrie par l’exemple de la polis grecque, où des éléments spatiaux comme l’agora (grande place publique), l’andronitis (le domaine des hommes) ou la trame orthogonale n’étaient pas de simples symboles de la démocratie, ils en constituaient l’infrastructure. Ces configurations ne reflétaient pas la vie politique, elles la rendaient possible. En ce sens, l’architecture ne représente pas les valeurs politiques, elle les incarne. Cette conviction transforme profondément ma perception du rôle de l’architecte aujourd’hui. Les architectes doivent dépasser la vision traditionnelle d’un métier purement technique, consistant à résoudre des problèmes fonctionnels isolés. Nous devons nous reconnaître comme des acteurs civiques, des concepteurs de conditions permettant aux gens de vivre ensemble de manière significative. Cela implique de créer non seulement des espaces physiques, mais aussi des dispositifs procéduraux qui favorisent la participation publique et la responsabilité partagée. Dans mon travail, j’ai exploré cela à travers des projets comme des maisons communales conçues avec les communautés, des espaces où les citoyens participent physiquement au processus de construction. Ces projets sont des actes de co-création. Par de telles approches participatives, l’architecture devient un médium à travers lequel des valeurs comme l’égalité et la réciprocité, ce que les Grecs appelaient isonomie, peuvent être mises en pratique, et non seulement imaginées.

Vous empruntez le concept de « matérialisation » développé par Hannah Arendt, affirmant que « les espaces architecturaux sont la matérialisation de l’action, de la parole et de la pensée », pour soutenir que l’architecture transforme les demandes en objets, naturalisant ainsi l’autorité. Dans le contexte du développement urbain néolibéral, comment les architectes peuvent-ils interagir de manière critique avec ce mécanisme sans devenir les instruments d’une consolidation du pouvoir ?

Je trouve le concept de matérialisation chez Hannah Arendt particulièrement éclairant pour saisir le rôle politique de l’architecture. Pour moi, l’architecture ne se réduit ni à la forme ni à la fonction : elle est la matérialisation de la parole, de la pensée et de l’autorité. Lorsque des exigences politiques, économiques ou idéologiques se traduisent en espace construit, elles acquièrent une certaine permanence, voire une aura d’objectivité. L’architecture, ainsi, tend à naturaliser le pouvoir, elle fait apparaître certaines décisions, valeurs ou hiérarchies comme inéluctables. Ce mécanisme est particulièrement visible dans le développement urbain néolibéral, où l’espace est souvent façonné par les impératifs du capital. Promoteurs et gouvernements collaborent pour produire des environnements qui servent davantage le profit que les personnes. Mais je crois que ce processus peut être réapproprié. Si la matérialisation est inévitable, alors il faut se poser la question suivante : qui parle à travers l’architecture ? Ma réponse est : la communauté. C’est pourquoi j’insiste sur l’intégration de la participation dans le processus architectural lui-même, non pas comme une réflexion postérieure, mais comme principe fondateur.

Je ne crois pas que nous puissions entièrement échapper aux conditions du néolibéralisme. Mais je crois que nous pouvons agir tactiquement en leur sein. En insérant des dispositifs participatifs jusque dans les projets à commande privée, les architectes peuvent réorienter le processus de matérialisation vers des fins démocratiques. Nous ne sommes pas impuissants, nous sommes des médiateurs du pouvoir. Le véritable enjeu est d’utiliser l’architecture pour distribuer les capacités d’agir.

Comment la pratique architecturale contemporaine peut-elle résister à l’homogénéisation globale de l’environnement bâti et réaffirmer la spécificité locale ? Quelles stratégies architecturales proposeriez-vous pour reconfigurer l’espace domestique, non pas simplement comme un lieu d’intimité, mais comme un seuil vers une vie partagée et un engagement politique, notamment dans le contexte des environnements urbains denses ?

Au fil des années, j’ai longuement étudié des villages en Méditerranée, en Asie et en Amérique latine. Ce qui m’a frappé dans ces lieux, c’est la manière dont les communautés façonnent l’espace pour exprimer leur identité, leur mémoire et leur volonté collective. Un élément revenait constamment dans mes observations : l’importance du seuil, cet espace intermédiaire qui relie la vie privée du foyer à la vie publique de la communauté. Dans les contextes traditionnels, qu’il s’agisse du madhef en Irak, du darwaza en Inde et au Népal ou du zashiki au Japon, la maison n’est jamais totalement refermée sur elle-même. Il y a toujours un espace de transition, une zone semi-publique, qui permet le rituel, la négociation, la co-présence. Ces seuils sont de véritables infrastructures sociales. Ils rendent le monde domestique poreux, et permettent à la vie quotidienne de résonner avec un sens politique. Mais dans nombre de villes contemporaines, cette connexion a été perdue. Le logement est aujourd’hui souvent conçu pour maximiser l’isolement. Je considère cela comme une perte profonde sur le plan architectural et aussi social et politique. Ma réponse est de réhabiliter le seuil. Je m’inspire souvent des quartiers informels que je perçois comme des environnements dont nous avons beaucoup à apprendre. Ces soi-disant « bidonvilles » maintiennent souvent des systèmes internes de gouvernance et d’interaction communautaire très vivants. Dans mon propre travail, j’ai tenté de traduire cette leçon en concevant des vestibules partagés, des pièces semi-publiques, ou des façades ouvertes sur la rue. Ce sont des interventions modestes, mais elles permettent à la maison d’interagir avec la ville, de devenir un lieu de rencontre plutôt qu’un espace d’isolement, et à l’habitat de retrouver sa dimension politique.


The Space of Power, the Power of Space de Riken Yamamoto, traduit du japonais par Hiroshi Watanabe, Local Republic Area Lab Publishers, 2024, 215 p.

Riken Yamamoto est un architecte japonais, lauréat du Prix Pritzker d’architecture en 2024. Il a publié cette même année The Space of Power, the Power of Space, un ouvrage qui s’inspire des modèles grecs anciens et de la pensée de Hannah Arendt. L’auteur y repense l’architecture non pas comme une réponse neutre aux exigences fonctionnelles, mais comme un agent politique qui façonne la vie civique. Sa vision offre des clés essentielles pour comprendre comment les architectes contemporains peuvent renouer avec la sphère publique, résister à l’homogénéisation néolibérale, et repenser l’espace domestique comme seuil d’une existence partagée.Vous soutenez que c’est par la configuration spatiale de la ville que les relations et les valeurs politiques deviennent possibles et que l’architecture est un agent...
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