Critiques littéraires Essai

Comprendre le « miracle » libanais

Comment le Liban réussit-il à survivre dans cette région du monde, convoité par des voisins hostiles, affaibli par des luttes intestines exacerbées par le confessionnalisme et par des crises aiguës ?

Liban, état de survie de Fouad Khoury-Hélou, Max Milo, 2025, 237 p.

Directeur de L’Orient-Le Jour, auteur de plusieurs essais dont L’Amérique et le Moyen-Orient, Fouad Khoury-Hélou se penche, dans Liban, état de survie, sur le miracle libanais et analyse les différents obstacles que le pays du Cèdre a pu surmonter, envers et contre tous.

Dans une première partie, l’auteur aborde l’actualité, en évoquant « le basculement géopolitique au Liban et au Proche-Orient », et fait preuve de clairvoyance quand il appelle à la vigilance parce que « l’avenir politique de la Syrie reste encore à définir », ou quand il reconnaît que « si le Hezbollah a été contraint de reculer devant la puissance de feu israélienne, il n’en garde pas moins une assise au plan intérieur et au sein de la communauté chiite » et que le dossier des armes du parti ne peut être solutionné par la force, mais par une pression politique interne en l’isolant, ou mieux, « par un accord global au terme duquel le Hezbollah renoncerait à ses armes en échange d’un modus vivendi et d’un nouvel accord politique instaurant une meilleure entente entre les communautés libanaises »…

Dans une deuxième partie, il revient sur l’histoire du Liban jusqu’en 1920 pour évoquer la succession d’invasions et d’occupations subies par « ce petit pays qui est si important » (Metternich), jusqu’à l’effondrement de l’Empire ottoman. Il y aborde la fin de l’émirat libanais, et le « moutassarifiat ». Pour l’auteur, le règlement politique qui a succédé aux événements de 1860 a eu pour principale victime le Liban lui-même ou, plus exactement, l’espoir d’édifier une nation libanaise par-delà les identités confessionnelles qui la composent, en intégrant ces dernières dans une citoyenneté unifiée. « Le pays a en effet perdu, avec l’émirat, la seule et unique institution politique transconfessionnelle digne de ce nom, ancrée dans trois siècles d’histoire », affirme-t-il à juste titre.

La troisième partie se penche sur le Mandat français et sur la création du Grand-Liban dont il explique très bien la raison d’être et les coulisses, avant d’évoquer l’Indépendance qui va bientôt plonger le pays dans la tourmente moyen-orientale, le retrait brutal de la France et de la Grande-Bretagne qui structuraient les rapports de force au Levant ayant eu pour conséquence de laisser le Liban dans un monde nouveau aux contours flous, sans compter la naissance d’Israël en 1948 et le basculement démographique, facteurs aggravants dans la déstabilisation du pays.

Dans une quatrième partie, l’auteur évoque l’émergence de Nasser, la présidence de Fouad Chéhab, le concept de « neutralité positive », la guerre des Six-jours, le facteur palestinien et la guerre civile au Liban, qu’il divise en deux phases : la phase « palestinienne » (1975-1982) et la phase « chiite-iranienne » (1982-1990), à laquelle on aurait pu ajouter la phase syrienne déjà comprise, il est vrai, dans les deux phases précitées puisque la Syrie n’a jamais cessé de jouer au pyromane-pompier et a contribué à l’émergence et au renforcement du Hezbollah. Cette influence syrienne va atteindre son apogée à partir des accords de Taëf, conçus de manière bancale pour renforcer le rôle de la Syrie en tant qu’arbitre, jusqu’à l’an 2000, prélude à un vaste bouleversement pour le Liban, du fait de l’enchaînement rapide de trois événements : le retrait israélien du Sud-Liban, la mort de Hafez el-Assad, et le retour d’Ariel Sharon au pouvoir suivi d’une recrudescence de l’Intifada.

Dans la cinquième partie, l’on assiste à l’ère des bouleversements : du 11 septembre 2001 à l’accord de Doha en 2008, l’on observe le recul syrien et la montée en puissance iranienne au Liban, notamment avec l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri et la guerre des 33 jours.

Mais la région n’est pas au bout de ses surprises : on assiste au Printemps arabe, qui contamine la plupart des peuples sous dictature, y compris la Syrie, et au basculement progressif des pays du Golfe du côté d’Israël. Pendant ce temps, le Liban s’enfonce dans le marasme : le blocage politique vient s’ajouter à l’enlisement sécuritaire, social et économique – qui atteint son paroxysme avec l’effondrement financier au lendemain de la Révolution d’octobre qui aurait peut-être mérité de plus amples développements. Survient le 7 octobre 2023 qui conduit à la guerre de Gaza, à l’affrontement entre le Hezbollah et Israël et à l’incroyable chute de Bachar el-Assad en Syrie. Bien que le recul soit nécessaire pour mieux analyser ces événements, l’auteur s’en sort magistralement en posant les bonnes questions et en nous fournissant des réponses pertinentes.

« Et maintenant, on va où ? » s’interrogeait la cinéaste Nadine Labaki dans un de ses films. L’auteur propose deux scénarios : le premier pessimiste, et l’autre optimiste, qui conduirait à mettre le Liban sous une forme de « parapluie » international, tout en renforçant le rôle de l’État et de l’armée nationale. Certes, mais encore faut-il que ce « parapluie » ne serve pas les intérêts d’Israël et ne soumette pas la souveraineté libanaise au diktat de la puissance américaine, et que les pays amis débloquent enfin les fonds nécessaires pour renforcer l’économie et équiper l’armée.

Au total, cet essai, enrichi de plusieurs annexes intéressantes, réussit le tour de force de nous offrir un panorama complet de la situation du Liban contemporain dans son contexte régional, d’une manière limpide, avec des idées claires et des analyses judicieuses. « Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué », disait Henry Laurens. Ce livre passionnant a le mérite de démentir cette citation célèbre.


Liban, état de survie de Fouad Khoury-Hélou, Max Milo, 2025, 237 p.Directeur de L’Orient-Le Jour, auteur de plusieurs essais dont L’Amérique et le Moyen-Orient, Fouad Khoury-Hélou se penche, dans Liban, état de survie, sur le miracle libanais et analyse les différents obstacles que le pays du Cèdre a pu surmonter, envers et contre tous.Dans une première partie, l’auteur aborde l’actualité, en évoquant « le basculement géopolitique au Liban et au Proche-Orient », et fait preuve de clairvoyance quand il appelle à la vigilance parce que « l’avenir politique de la Syrie reste encore à définir », ou quand il reconnaît que « si le Hezbollah a été contraint de reculer devant la puissance de feu israélienne, il n’en garde pas moins une assise au plan intérieur et au sein de la communauté...
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