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Points de vue - Humanitaire

Gaza, une injonction à changer le modèle de la solidarité internationale

Gaza, une injonction à changer le modèle de la solidarité internationale

Des personnes transportent des fournitures de secours depuis un centre de distribution d'aide de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF) dans le centre de la bande de Gaza, le 8 juin. Eyad Baba/AFP

C’est une dystopie de l’action humanitaire, et du multilatéralisme qui s’en voulait le gardien, qui s’écrit sous nos yeux.

Le Premier ministre israélien, dans un bras d’honneur provocateur à ses détracteurs et accusateurs de tous pays, propose que le président américain Donald

Trump soit nominé pour le Prix Nobel de la paix, celui qui lui donne les moyens politiques, financiers et militaires de poursuivre son œuvre de destruction.

Générosité différenciée

L’effondrement programmé des financements gouvernementaux en 2025 – évalué entre 34 et 45 % des recettes obtenues en 2024 – et la violence indiscriminée qui continue de mutiler la population civile de Gaza ont un dénominateur commun : ces réalités disent l’urgence de métisser les acteurs et de déconstruire la vision d’un rôle messianique de l’Occident en matière d’aide humanitaire.

Il y a peu a été attribué à Vienne le Prix Bruno-Kreisky, du nom de l’ancien chancelier autrichien. Le prix, décerné cette année à Mme Francesca Melandri, écrivaine et documentariste, récompense les services rendus à la cause des droits de l’homme.

La lauréate, dans son discours, évoque l’empathie sélective que ressentent, dans son expérience, les opinions publiques pour les peuples en souffrance, l’amenant à qualifier cette compassion à géométrie variable d’« échec éthique colossal ». Ce constat est réel, mais il attribue aux citoyens occidentaux un pouvoir surévalué dans leur capacité à peser sur la résolution des crises humanitaires.

Nous avons tous, dans notre entourage familial, social, ou à travers les médias, expérimenté la prise de pouvoir de l’identité sur l’empathie de celles et ceux qui observent et qualifient les situations extrêmes dont ils sont informés. Ce mécanisme a des conséquences directes sur la générosité différenciée que chaque crise déclenche auprès des citoyens donateurs.

Nul n’échappe, y compris parmi les acteurs humanitaires, à de telles lectures clivantes. Et gare aux déviants qui osent s’affranchir de ces ressorts de l’intime. Car s’abat alors sur eux la vindicte des gardiens des temples de l’histoire et des communautés.

Deux figures de l’action humanitaire française ont récemment expérimenté à leurs dépens combien certains dénient aujourd’hui à leurs analyses sur Gaza la pertinence qu’ils leurs attribuaient hier sur d’autres théâtres de guerre. C’est ainsi que Bernard Kouchner et Rony Brauman, au-delà de leurs désaccords politiques antérieurs, se sont retrouvés pareillement cloués au pilori, par presse interposée, pour haute trahison à l’identité communautaire à laquelle on voudrait les réduire.

Mme Melandri souligne que son propos résulte de ses nombreuses observations des opinions publiques occidentales. Cette restriction de la focale n’est pas choquante en soi. Cette précision de périmètre est pourtant importante quand on sait que le mouvement humanitaire international est lui-même très largement dominé par des acteurs et des financements émanant d’un groupe restreint de pays occidentaux.

Pourrions-nous exprimer les mêmes regrets sur la place de l’identité si ce mouvement humanitaire était beaucoup plus ouvert dans le métissage des acteurs et des États qui lui donnent les moyens financiers d’agir ? Certainement, car il y a gros à parier que les constats sur le sentiment d’appartenance – et la subjectivité qui en découle – ont une dimension universelle. Mais, pour autant, les conséquences politiques et financières ne seraient pas les mêmes pour les populations prises dans des crises aujourd’hui négligées. Un système plus large produirait les mêmes inégalités de compassion, mais les nuancerait en permettant que face à une situation dramatique soient activés un éventail plus large d’identités empathiques. Qui aujourd’hui en France est capable de citer et de soutenir les 4 pays qui, avec Gaza, sont le plus concernés par des famines de grande ampleur : Soudan, Yémen, Haïti, Soudan du Sud ?

Changer l’équation

C’est précisément à cause des mécanismes identitaires que le modèle économique de l’aide internationale ne peut, et ne doit pas, reposer sur la seule générosité du grand public. C’est au multilatéralisme des États, avec toutes les fragilités qu’il montre, et qui est aujourd’hui à reconstruire, qu’il incombe de le faire. De façon stable depuis dix ans, 40 % des besoins financiers annuels estimés nécessaires par les Nations unies ne sont pas recouvrés. Les citoyens, donateurs des ONG, contribuent en moyenne à environ 20 % des dépenses globales engagées chaque année sur les terrains de crise (43 milliards de dollars en 2023), au profit de plus de 300 millions de personnes en 2023 et 2024. Face à cette équation, on ne peut se contenter qu’un nombre restreint d’États contributeurs – dont les intentions ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées géostratégiques – et qu’une générosité du public à géométrie variable prétendent donner au système humanitaire les moyens universels et équitablement répartis d’agir. Comment ne pas voir, dans le brusque et massif retrait décidé par le président

Trump, alors que les États-Unis étaient le premier contributeur mondial de l’aide, une raison supplémentaire et urgente de changer l’équation et d’élargir fortement la liste des pays donateurs, les financements et la gouvernance politique d’une solidarité internationale dont le fonctionnement est désormais obsolète ? Le système en vigueur est à contre-courant d’un monde qui a connu des changements en profondeur depuis la guerre du Biafra et l’émergence du « sans-frontiérisme ». Un système qui continue d’entretenir la mythologie d’une solidarité occidentale présentée comme capable d’ubiquité dans son essence, mais pas dans les faits, n’est pas adapté à son temps.

Il faut prendre acte, une bonne fois pour toutes, face aux malheurs du monde qui se cumulent, qu’il est temps de changer de logiciel pour relever les enjeux vitaux auxquels sont exposés des millions de personnes. Ils sont trop massifs pour relever de la seule émotion compassionnelle et versatile des sociétés civiles. D’autant qu’elles sont par ailleurs parfois influencées par une presse aux ordres ou muselées par des régimes autoritaires.

Malgré toutes les difficultés d’une telle ouverture politique sur le monde tel qu’il est, il n’y a plus d’autres alternatives. C’est aussi une réflexion à laquelle nous invite le président du Brésil, M. Lula : « La solution à la crise du multilatéralisme est de le refonder sur des bases plus justes. »

La situation sordide et dramatique de la population civile de Gaza en est l’impérieux témoignage.

Président d’honneur d’Action contre la faim-France, ancien président de Médecins du monde-France, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme française (CNCDH)

C’est une dystopie de l’action humanitaire, et du multilatéralisme qui s’en voulait le gardien, qui s’écrit sous nos yeux.Le Premier ministre israélien, dans un bras d’honneur provocateur à ses détracteurs et accusateurs de tous pays, propose que le président américain Donald Trump soit nominé pour le Prix Nobel de la paix, celui qui lui donne les moyens politiques, financiers et militaires de poursuivre son œuvre de destruction.Générosité différenciéeL’effondrement programmé des financements gouvernementaux en 2025 – évalué entre 34 et 45 % des recettes obtenues en 2024 – et la violence indiscriminée qui continue de mutiler la population civile de Gaza ont un dénominateur commun : ces réalités disent l’urgence de métisser les acteurs et de déconstruire la vision d’un rôle messianique...
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