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Nos lecteurs ont la parole

Un café sur la route du deuil

J’allais vers mon village, pour un quarantième. Depuis un moment déjà, ces trajets ont perdu leur légèreté. Ils suivent un cycle étrange, immuable : funérailles, quarantième, puis encore funérailles. Comme un sablier inversé où l’on compte non plus les grains, mais les absents. Oncles, tantes – leur nombre s’efface peu à peu, laissant derrière lui la fragile silhouette des vivants.

J’étais avec ma mère. En voiture. Et soudain, une envie banale : un café. Presque un réflexe de survie, comme une ponctuation dans ce récit devenu trop grave.

Je m’arrête devant une échoppe discrète : Café Ammouri. Le nom promettait un café, mais l’intérieur racontait autre chose : confiseries, boîtes de bonbons, chocolats, un présentoir vide de « bzourat ». Un magasin qui vend, semble-t-il, du café… mais pas forcément à boire.

J’ose : « Vous servez du café ? »

Il répond : « Comme un café turc ? »

Je dis : « N’importe, mais sans sucre. À emporter, si possible. »

Il se dirige vers une arrière-cuisine, me demande, en chemin : « Avec ou sans cardamome ? »

Je réponds sans hésiter : « Avec. Toujours avec. »

Et le voilà qui prépare, à la main, dans une « rakwé », lentement, comme on le ferait pour un hôte, pas un client. Le temps suspendu, entre attente et gratitude. Je suis à la fois ravi et nerveux. Ma mère attend dans la voiture.

Et me revient, sans crier gare, ce souvenir d’un Paris lointain : une halte pour des frites, qui prend une éternité, à attendre qu’un énorme bloc de matière grasse fonde – attente absurde, assez pourtant pour déclencher l’une de ces scènes de ménage cataclysmiques, plus dramatiques qu’un opéra russe.

Comparer son ex-femme à sa mère est à la fois absurde… et étrangement naturel. Mais laissons Freud dormir. Ce n’est pas Paris ici. Et dans la voiture, ce n’est pas une épouse froissée, c’est ma mère. Ma mère, qui aurait eu mille raisons de s’agacer de moi et qui, pourtant, me regarde toujours avec la même tendresse têtue, quoi que je fasse.

Je reviens au café à la cardamome, qui mijote dans l’arrière-cuisine.

Je demande : « Auriez-vous de l’eau ? »

Il répond : « Non, désolé. »

L’attente se prolonge. Une « Karen » sommeille en moi, prête à bondir. Mais je l’éteins en promenant mon regard sur ces étalages qui rappellent mon enfance.

Il me demande : « Vous avez un mug dans la voiture ? »

La « Karen » s’agite à nouveau, je la fais fermement taire encore : « Non, désolé. »

Il fouille, cherche un gobelet, hésite, tâtonne, puis trouve. Il me sert le café, me le tend avec un doux « tfaddal ».

Je dis : « Je vous dois ? »

Il répond : « Rien. C’est offert par la maison. On ne vend pas de café à emporter ici. »

Et je comprends. Je comprends tout.

Nous sommes au Liban. Mon doux, mon tendre, mon déroutant, mon merveilleux Liban.

Et en écrivant ces mots, j’en ai des frissons. Car ce pays est à la fois une maladie dont on ne guérit jamais et un miracle qui, parfois, guérit tout. Il me fait penser à ces amours impossibles qui vous brisent le cœur et pourtant, au moindre regard, au moindre geste, le recollent comme si de rien n’était.

Il est vrai que, pour le critiquer, je parle souvent de cette confusion d’identité, de l’absence de frontières intérieures, de cette fusion maladive entre tous et contre tous – un peuple de cellules sans membranes, où chaque douleur est collective, et chaque joie aussi, mais diluée, partagée jusqu’à s’y perdre.

Et pourtant, avouons-le : se sentir en famille où que l’on aille, trouver un visage connu dans le regard d’un inconnu, recevoir un café au frais du magasin parce que « on ne vend pas ça ici », entendre « tfaddal » comme un mot d’accueil et un serment discret… C’est un privilège. Un de ceux que peu de citoyens du monde auront un jour la chance de comprendre.

Ici, la distance n’existe pas vraiment. Les gens s’invitent dans votre vie comme on entre dans une pièce déjà habitée. Pas besoin de frapper. Ils sont déjà là. Ils vous attendaient. Et même si, parfois, on rêve de silence, de solitude, de respect des lignes, on sait bien, au fond, que ces lignes, on les franchira nous-mêmes le lendemain.

Parce qu’ici, l’intime est public, le privé est partagé, et la douleur, comme le bonheur, ne se supportent qu’à plusieurs. Oui, ce pays est malade. Mais il a l’élégance d’être malade ensemble. Et cette maladie s’appelle parfois solidarité, parfois chaos, souvent les deux à la fois.

Et je réalise, à l’instant, que je ne m’étais pas arrêté seulement pour un café. Peut-être que quelque chose en moi, sur cette route entre funérailles et quarantième, cherchait, sans le savoir, un autre type de rite – un vivant pour remplacer le mort, un moment de présence, de lenteur, quelque chose qui répare ce que le deuil répète. Un acte manqué ? Non.

Un acte juste. Inconscient, mais juste. Et c’est ce café-là qu’on m’a tendu, dans ce Liban où la vie s’obstine, même – surtout – dans ce qu’on n’avait pas prévu.

Au détour d’un verre de café, offert sans qu’on l’ait demandé, préparé lentement, dans une arrière-boutique hors du temps, on se dit que peut-être le Liban restera toujours vivant, en dépit de tout. Car le Liban, dont l’identité résiste aux mots mais s’exprime dans les gestes, n’est pas un pays. C’est un battement, un battement de cœur irrégulier, désordonné mais vivant… encore !


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

J’allais vers mon village, pour un quarantième. Depuis un moment déjà, ces trajets ont perdu leur légèreté. Ils suivent un cycle étrange, immuable : funérailles, quarantième, puis encore funérailles. Comme un sablier inversé où l’on compte non plus les grains, mais les absents. Oncles, tantes – leur nombre s’efface peu à peu, laissant derrière lui la fragile silhouette des vivants.J’étais avec ma mère. En voiture. Et soudain, une envie banale : un café. Presque un réflexe de survie, comme une ponctuation dans ce récit devenu trop grave.Je m’arrête devant une échoppe discrète : Café Ammouri. Le nom promettait un café, mais l’intérieur racontait autre chose : confiseries, boîtes de bonbons, chocolats, un présentoir vide de « bzourat ». Un magasin qui vend,...
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