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Nos lecteurs ont la parole

Le citoyen, le zaïm, le beik et moi !

Beyrouth, ville de contrastes, de cafés branchés, de galeries minimalistes et d’échafaudages maximalistes, est un plateau fascinant pour tout amateur de chaos institutionnalisé, désireux de percer les arcanes des pathologies d’un État qui tient debout malgré son inertie, sa catalepsie et sa paraplégie ! C’est ici, au cœur des quartiers chics et célèbres de Beyrouth, là où les trottoirs sont réservés aux excréments des chiens du quartier ou encore aux gros bolides luisants, que j’ai eu la chance d’observer, in situ, une manifestation saisissante du clientélisme postmoderne.

Sur le terrain mitoyen à notre résidence, un illustre Beyrouthin, propriétaire foncier, influenceur, mécène, entrepreneur, décida de rénover sa villa héritée mais délaissée depuis des années. Pas une simple couche de peinture, non. Une véritable odyssée de béton, de camions de soutènement, de foreuses, de pelleteuses et de sous-traitants en claquettes. Le chantier, fruit d’un rêve architectural, bénéficiait de tous les permis nécessaires, accordés avec la fluidité caractéristique des administrations locales dès lors qu’un nom célèbre est en jeu.

Il est 13h. Dans les appartements bourgeois où l’on sert le taboulé dans des assiettes en porcelaine héritées de la tante de Paris, en critiquant le dernier lifting de la voisine du troisième, un bruit sourd envahit l’immeuble. Puis un tremblement, une vibration. Les verres tintèrent, les murs gémirent, les étagères hésitèrent. Quelques cadres de familles prestigieuses basculèrent. L’immeuble, ce fier vestige des années 1970, tangua.

Panique à bord. Cris étouffés, pas précipités, voisins hagards en tenue d’intérieur. « Il faut appeler la police ! »

s’écria un résident, visiblement encore attaché à des réflexes républicains archaïques. Un autre, plus averti, le regarda avec pitié. « La police ? T’es sérieux ? Tu veux qu’ils fassent quoi ?

Prendre une photo et partir ? Non, mon cher, on appelle le zaïm. Lui, au moins, il peut faire arrêter les travaux immédiatement. C’est un homme d’action. »

Ah, le député ? Ce personnage hybride, mi-parrain, mi-médiateur, incarnation locale de l’État démissionnaire. Dans ce quartier comme ailleurs, on le tutoie, on le célèbre, on l’invoque. Il n’a pas été élu pour faire des lois mais pour résoudre les problèmes. Pour intervenir. Pour « régler les choses vite ». Pour répondre lorsque ça vacille.

Hélas. Ce jour-là, notre beik était toujours dans les bras de Morphée. Son téléphone resta muet.

Dans la vaste comédie du pouvoir, où chaque acteur s’efforce de jouer le rôle de sauveur tout en répétant les mêmes répliques qu’on a déjà vues mille fois, le zaïm reste, sans conteste, la star du spectacle. C’est le véritable fil rouge de la vie politique, un art de gouverner ancestral, rustique mais redoutablement efficace, qui transforme la chose publique en une boutique de quartier : Tu m’offres ton allégeance, je te donne du service, tu me cèdes ta voix, je te donne une voie. Simple, clair, compréhensible, même par ceux qui pensent que Montesquieu est une marque de yaourt.

Le clientélisme n’est pas une tare, c’est une institution. Il ne s’agit pas d’une excroissance marginale du pouvoir, mais de son essence dans de nombreuses démocraties à la géométrie variable. On le rencontre partout : dans les villages poussiéreux où les bulletins de vote s’échangent contre un sac de farine ; dans les métropoles illuminées où l’influence se mesure à la longueur du carnet de contacts d’un député.

Le politicien clientéliste est un animal rare, au pelage bien huilé par des années de combines. Il se nourrit exclusivement de loyautés construites à coups de faveurs administratives, d’emplois publics offerts avec la générosité d’un père Noël électoral, ou de subventions, distribuant l’argent public comme on lancerait des poignées de riz à un mariage. Il n’aime pas les institutions solides ni les lois impersonnelles. Lui, il préfère les arrangements entre amis, les coups de fil dans le dos de l’État, et les nominations « parce que le cousin de la belle-sœur du chauffeur le mérite bien, il est resté fidèle au parti malgré tout ».

Le clientélisme est profondément démocratique, au sens étymologique du terme. Il donne au peuple l’illusion d’un pouvoir direct : on ne s’embarrasse pas de projets à long terme, on veut du concret, du palpable, du bitume sous les pieds. Le citoyen ne veut pas une réforme fiscale ; il veut un emploi pour son fils. Il ne s’intéresse pas à la séparation des pouvoirs, mais à la séparation entre lui et les factures impayées d’électricité qu’un élu attentionné pourra faire disparaître en claquant des doigts.

Ce système repose sur un contrat tacite, une sorte de pacte faustien, un compromis risqué ou tragique, à petite échelle : le citoyen abdique son droit à un État juste et impartial en échange d’un traitement de faveur. Il devient un pion consentant sur l’échiquier du pouvoir. L’élu, quant à lui, troque son devoir d’impartialité contre la sécurité d’un fief électoral solide comme le béton qu’il a fait couler pour construire une terrain de sport dans un village sans équipe.

Nous assistons à une démocratie ornementale, un théâtre où les élections ne sont plus qu’un rituel de confirmation. Les bulletins de vote ne sanctionnent plus des idées, mais des fidélités. On ne vote pas pour un programme, mais pour un visage familier, un nom de famille, une promesse de service. L’isoloir devient confessionnal : on y entre avec ses petits arrangements, ses espoirs mesquins, et on en sort absous de tout idéal.

Mais ne soyons pas injustes. Le clientélisme, c’est aussi une forme de résilience politique. Dans des États faibles, il permet de compenser l’incurie administrative par un système de redistribution artisanal. Il crée du lien social, une économie parallèle de la faveur et du remerciement, une convivialité du pot-de-vin presque folklorique. C’est le couscous électoral du dimanche, les câlins en période de campagne, le tutoiement qui vous fait croire que le ministre est votre pote d’enfance.

Certes, certains esprits chagrins, les mêmes qui parlent de transparence et de bonne gouvernance avec l’air constipé de ceux qui ont lu trop de rapports de la Banque mondiale, affirment que le clientélisme freine le développement, affaiblit les institutions et alimente la corruption. Soit. Mais depuis quand le « développement » fait-il rêver quelqu’un, surtout quand il peut recevoir un je-ne-sais-trop-quoi gratuitement avant les élections ? Qui s’est déjà ému jusqu’aux larmes devant un appel d’offres public transparent ?

Quel électeur a fièrement posé, encadré, une réforme structurelle sur sa table de chevet.

Bien sûr, le clientélisme a évolué. Il a su s’adapter à la modernité. Fini le temps où l’on distribuait des sacs de blé ; aujourd’hui, on offre des postes de direction, des permis de construire, des contrats d’exclusivité. Le politicien clientéliste du XXIe siècle est un technicien de la promesse ciblée. Il segmente, il profile, il analyse.

Mais attention : la dépendance politique est un jeu dangereux. Il crée des monstres. Un client satisfait en appelle dix autres, et bientôt l’élu croule sous les attentes contradictoires d’un peuple qu’il a dressé à croire que tout est négociable, que l’État est une entreprise familiale et que le bien commun est une notion vaguement socialiste et passablement suspecte. Il faut alors recruter plus de clients que d’adversaires. C’est le capitalisme de la faveur : à chaque échéance électorale, on rachète la fidélité comme on rachèterait un sac de patates au marché.

Et quand vient le jour où le politicien clientéliste n’a plus rien à offrir ? Quand les caisses sont vides, que les postes sont pourvus, que les crédits sont gelés ? Alors le client s’énerve, se radicalise, hurle à la trahison. Il s’indigne de ne pas recevoir ce qu’on ne lui a jamais réellement promis. Il découvre, avec l’étonnement naïf de celui qui croyait aux contes de fées, que les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient.

Mais qu’importe. Le patronage renaît toujours de ses cendres, tel un phénix en costume-cravate. Car tant qu’il y aura des électeurs en quête de solution individuelle dans un monde d’injustices collectives, tant qu’il y aura des routes à asphalter et des permis à accorder, tant qu’il y aura des voix à acheter au prix d’un câlin et d’une promesse creuse, le clientélisme aura de beaux jours devant lui.

Et moi, citoyenne épuisée par tant de comédies, je continuerai à assister à ces tragédies avec la fascination cynique de celui qui observe un système pourrissant mais incroyablement stable. Comme un vieux frigo soviétique : bruyant, inefficace, mais toujours debout.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Beyrouth, ville de contrastes, de cafés branchés, de galeries minimalistes et d’échafaudages maximalistes, est un plateau fascinant pour tout amateur de chaos institutionnalisé, désireux de percer les arcanes des pathologies d’un État qui tient debout malgré son inertie, sa catalepsie et sa paraplégie ! C’est ici, au cœur des quartiers chics et célèbres de Beyrouth, là où les trottoirs sont réservés aux excréments des chiens du quartier ou encore aux gros bolides luisants, que j’ai eu la chance d’observer, in situ, une manifestation saisissante du clientélisme postmoderne. Sur le terrain mitoyen à notre résidence, un illustre Beyrouthin, propriétaire foncier, influenceur, mécène, entrepreneur, décida de rénover sa villa héritée mais délaissée depuis des années. Pas une simple couche de peinture,...
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