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Points de vue - Commentaire

Désarmer le Hezbollah en ignorant Téhéran ?

Désarmer le Hezbollah en ignorant Téhéran ?

Des combattants du Hezbollah, lors d’une démonstration militaire du parti chiite à Aramta, au Liban-Sud, en mai 2023. Photo d’illustration Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

L’adoption, cette semaine, par le gouvernement des objectifs de la feuille de route de l’émissaire américain Tom Barrack et d’un calendrier relatif au désarmement du Hezbollah constitue une étape significative en ce qui concerne le recouvrement du monopole sur les armes par l’État. Elle est toutefois incomplète, dans la mesure où elle ne traite pas d’un aspect largement négligé dans les déclarations publiques : le fait que les armes du Hezbollah sont effectivement contrôlées par l’Iran.

En poussant à l’adoption d’une décision permettant au Conseil des ministres de se pencher sur la question des armes du parti, le Premier ministre Nawaf Salam a marqué un point important auprès du président Joseph Aoun. En avril, ce dernier avait déclaré que c’était lui, et non le gouvernement, qui dirigerait les discussions avec le Hezbollah sur son désarmement. Mais cela n’a abouti à rien, ce qui a conduit à une impatience croissante de la communauté internationale. Fin juillet, Salam aurait été vertement réprimandé par le président français Emmanuel Macron, tandis que l’envoyé américain par intérim au Liban, Tom Barrack, mettait également la pression sur les Libanais en tweetant : « Tant que le Hezbollah conservera ses armes, les paroles ne suffiront pas. Le gouvernement et le Hezbollah doivent s’engager pleinement et agir dès maintenant afin de ne pas condamner le peuple libanais à un statu quo précaire. »

La semaine dernière, le chef du Commandement central américain, le général Michael Kurilla, s’est rendu à Beyrouth et a discuté avec Aoun du monopole de l’État sur les armes. Le résultat net de toute cette activité a été que Aoun a accepté que la question des armes soit débattue au sein du Conseil des ministres. Il a prononcé un discours très remarqué à l’occasion du 80e anniversaire de l’armée libanaise la semaine dernière, dans lequel il a spécifiquement demandé au Hezbollah de « parier sur l’État libanais ».

Patience stratégique

Le Liban est actuellement sous tutelle internationale de facto, les acteurs extérieurs poussant les responsables et les politiciens libanais à prendre des décisions qu’ils avaient longtemps évité de prendre. Cela peut être une bonne chose en termes absolus, mais c’est également regrettable en ce que cela révèle la souveraineté du pays. Cela témoigne également des vulnérabilités fatales du Liban. Dans ce contexte, on a presque l’impression que les autorités, à court d’idées, n’ont qu’un seul moyen de pression, certes peu souhaitable, sur le Hezbollah, à savoir que si le parti persiste à refuser le désarmement, Israël continuera à cibler ses cadres et ses dépôts d’armes, ainsi que les villages chiites du Sud et de la vallée de la Békaa.

Certains exigent que le Liban agisse plus rapidement pour désarmer le Hezbollah. Par exemple une chercheuse à l’influent Washington Institute for Near East Policy, Hanin Ghaidar, a qualifié la décision de fixer à la fin du mois la date limite pour que l’armée présente un plan de désarmement d’ici à décembre « d’absolument absurde » et de « désastreuse ». Cependant, l’impatience n’est pas une stratégie et ce point de vue néglige le fait que les autorités libanaises veulent éviter d’utiliser la force contre le Hezbollah et ne veulent certainement pas créer une crise de confiance avec la communauté chiite. Cela est tout à fait logique, et dans une récente interview, Tom Barrack l’a admis en indiquant que la réticence de Aoun à exercer une pression trop forte sur le Hezbollah était due au fait qu’« il ne veut pas déclencher une guerre civile ».

Un problème persistant est que les Libanais n’envisagent pas d’autre voie pour faire avancer le processus : dialoguer avec l’Iran. Dans une large mesure, cela s’explique par le fait que l’emprise des États-Unis et d’Israël sur le Liban ne laisse aucune marge de manœuvre pour le faire. Mais accepter cela implique plusieurs choses, toutes néfastes pour le Liban. Cela signifie aborder la question du désarmement sans tenir compte du décideur ultime en la matière ; cela signifie, potentiellement, permettre à d’autres pays de discuter du désarmement du Hezbollah, les Libanais étant contraints d’accepter un résultat sur lequel ils n’ont aucun droit de regard ; et cela reconnaît implicitement que le principal interlocuteur libanais avec l’Iran reste le Hezbollah, privant ainsi l’État d’un privilège souverain.

Il est nécessaire d’aborder un tel dialogue discrètement (voire secrètement), sans attirer l’attention, même si les partenaires internationaux du Liban devront peut-être être tenus informés à un certain stade. L’objectif d’un tel exercice serait d’évaluer les intentions de l’Iran et de déterminer s’il existe des possibilités de faire avancer un mécanisme de désarmement du Hezbollah. Les Américains et les Israéliens veulent expulser l’Iran du Liban, mais si les Libanais ont tout intérêt à limiter l’ingérence iranienne dans leurs affaires, ils ne peuvent pas, de manière réaliste, rompre les liens entre la communauté chiite et Téhéran, surtout pas alors qu’il y a un regain de pouvoir sunnite dans la région en raison du renversement du régime d’Assad en Syrie.

Personne ne peut prédire les résultats de tels contacts. Cependant, il est probable qu’ils échoueraient, notamment en raison des divisions internes en Iran et de l’existence de différents groupes d’intérêt ayant des agendas très divergents concernant l’avenir du Hezbollah. Mais du point de vue de Beyrouth, il serait très utile de prendre pied dans les discussions avec Téhéran, même si la marge de manœuvre du Hezbollah au Liban s’érode progressivement, afin d’avoir une idée de ce que les Iraniens pourraient être prêts à accepter. Si des pays comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis peuvent ouvrir des voies de communication avec l’Iran, le Liban le peut aussi.

Bouée de sauvetage illusoire

L’Iran et le Hezbollah doivent toutefois se montrer très prudents. Si leur objectif est de bloquer toutes les mesures facilitant le désarmement, le coût pourrait être prohibitif. À l’heure où Israël, expansionniste, a reçu carte blanche des États-Unis pour faire ce qu’il veut dans la région, le Hezbollah et les Libanais en général devraient être conscients que les Israéliens pourraient bien occuper davantage de terres dans le sud du Liban si aucun progrès n’est réalisé. Ils pourraient alors exiger le désarmement du Hezbollah, voire la conclusion d’un traité de paix, comme condition à leur retrait. Qui fera pression sur les Israéliens pour qu’ils se retirent si cela se produit ? Washington ? Autant rêver…

Le Hezbollah pourrait penser qu’une telle situation lui offrirait une nouvelle bouée de sauvetage pour relancer sa résistance. Mais il ne faut pas se leurrer. La majorité des Libanais n’ont aucun intérêt à s’engager dans de nouvelles guerres et considèrent le Hezbollah avec une hostilité ouverte. De plus, le parti ne dispose d’aucune voie de ravitaillement sûre qui lui permettrait de résister aux attaques israéliennes. Si une chose est ressortie clairement de la guerre de l’année dernière, c’est que la plupart des Libanais ont continué à mener une vie quasi normale alors que les zones chiites du pays étaient dévastées par Israël. Le Hezbollah a passé des années à éviter soigneusement l’isolement, de sorte que s’il croit aujourd’hui pouvoir mener la résistance alors qu’il est encerclé par ses compatriotes et les États de la région qui s’opposent au parti, alors le parti est suicidaire.

MM. Aoun et Salam doivent rester unis s’ils veulent que la situation évolue de manière positive concernant les armes du Hezbollah. Il existe une perception croissante, juste ou non, selon laquelle M. Aoun a des calculs politiques qui le font hésiter sur ce front. Peut-être, mais son discours lors de la journée de l’armée et son attitude lors de la session du cabinet consacrée aux armes du Hezbollah ont montré qu’il pourrait se tailler un rôle de bon flic face au mauvais flic du gouvernement dans les négociations avec le parti. Ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée, mais seulement si le résultat final est que l’État obtienne le monopole des armes.

Rédacteur en chef de Diwan. Dernier ouvrage : « The Ghosts of Martyrs Square: an Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle » (Simon & Schuster, 2010, non traduit).

L’adoption, cette semaine, par le gouvernement des objectifs de la feuille de route de l’émissaire américain Tom Barrack et d’un calendrier relatif au désarmement du Hezbollah constitue une étape significative en ce qui concerne le recouvrement du monopole sur les armes par l’État. Elle est toutefois incomplète, dans la mesure où elle ne traite pas d’un aspect largement négligé dans les déclarations publiques : le fait que les armes du Hezbollah sont effectivement contrôlées par l’Iran.En poussant à l’adoption d’une décision permettant au Conseil des ministres de se pencher sur la question des armes du parti, le Premier ministre Nawaf Salam a marqué un point important auprès du président Joseph Aoun. En avril, ce dernier avait déclaré que c’était lui, et non le gouvernement, qui dirigerait les...
commentaires (7)

Une autre voie est de bâtir et promouvoir un narratif alternatif à celui du Hezb et de Amal. Le peuple chiite a subi un lavage de cerveau au Kärcher durant 45 ans. Mais il y a au Liban beaucoup de chiites très compétents, qui sont en opposition à la main-mise du Hezb, et qui sont encore en vie (Allah yerHam Lokman). C’est le moment pour eux de s’afficher, de mener le combat pour sortir la rue chiite de son marasme idéologique obscurantiste, et les ramener vers le Liban libre.

Alain

18 h 04, le 10 août 2025

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Commentaires (7)

  • Une autre voie est de bâtir et promouvoir un narratif alternatif à celui du Hezb et de Amal. Le peuple chiite a subi un lavage de cerveau au Kärcher durant 45 ans. Mais il y a au Liban beaucoup de chiites très compétents, qui sont en opposition à la main-mise du Hezb, et qui sont encore en vie (Allah yerHam Lokman). C’est le moment pour eux de s’afficher, de mener le combat pour sortir la rue chiite de son marasme idéologique obscurantiste, et les ramener vers le Liban libre.

    Alain

    18 h 04, le 10 août 2025

  • Dès la semaine prochaine après le conseil des ministres sera prononcée la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran sinon nous n’aurons plus qu’à changer de pantalon car celui que nous portons sera très ample!!

    Adnan

    15 h 34, le 10 août 2025

  • Bonjour Je vis en France car je suis venu faire ma médecine et retourner au pays pour soigner mes compatriotes. Je ne comprends pas pourquoi nous sommes pas encore unis derrière un gouvernement pour que les libanais rentrent de nouveau chez eux pour servir leurs compatriotes de toutes les confessions.il faut que le Hezbollah comprenne tout cela . Vive le Liban

    callabe antoine

    15 h 33, le 10 août 2025

  • on a compris, les armes du Hezbollah sont à l'Iran. L'Iran n'accepte jamais à céder ces armes au nouveau gouvernement libanais hostile. les chef des milices chez le Hezbollah et Amal sont enrichis et ont pris le pouvoir au Liban depuis grâce à l'hypocrisie iranienne. ils ont aucun pouvoir de décisions ZÉRO. ils sont des victimes du lavage cerveau et le mot d'ordre c'est l'ignorance. leur destin ?

    Gebran Eid

    13 h 00, le 10 août 2025

  • Tout le monde joue avec le feu ...et un jour ... boum ?

    Chucri Abboud

    08 h 06, le 10 août 2025

  • "Un problème persistant est que les Libanais n’envisagent pas d’autre voie pour faire avancer le processus : dialoguer avec l’Iran". Il ne faut pas écrire "les libanais", mais "l'Etat libanais", ce qui est très différent, voire l'exact contraire. Effectivement, "l'Etat" Libanais n’envisagent pas d’autre voie pour faire avancer le processus que dialoguer avec l’Iran" et c'est là le problème.

    Yves Prevost

    07 h 47, le 10 août 2025

  • Wait wait qu a dit manu à notre premier ministre?

    Zampano

    10 h 35, le 09 août 2025

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