Malgré la tristesse et l’amertume, je ne te blâme pas pour ta décision. Tu as choisi ta mort comme tu as choisi ta vie, sans penser à qui que ce soit. Tu l’as déjà fait en quittant la maison familiale à un jeune âge et en t’éloignant de ton environnement politique, social et même artistique pour construire ton propre projet de vie.
La révolution n’a pas abouti et la justice sociale que tu as toujours prônée n’a pas été réalisée, et il est apparu clairement que notre régime, et plus précisément notre peuple libanais « intransigeant », était obstiné à ne pas vouloir changer. Le fossé social s’est creusé et les corrompus ont continué à gagner du terrain, et la nation a reçu une gifle après l’autre à tous les niveaux ces derniers temps.
Pourquoi alors les regrets ? Pourquoi devras-tu subir une greffe de foie ? Pour vivre quelques années de déceptions supplémentaires ?
Je t’envie d’abord pour ton courage et ensuite pour ta réconciliation avec toi-même. Les idéalistes honnêtes et fidèles à leurs principes, comme toi Ziad, finissent tôt, comme le légendaire oiseau Icarus dans la mythologie grecque, qui, plus il se rapprochait du soleil, plus il connaissait la vérité, mais ses ailes brûlaient encore plus.
Je ne vais pas te parler de ton génie artistique, il ne s’agit pas d’une question d’interprétation ou de controverse. Tu es un phénomène artistique, humain et intellectuel. Personne au Liban n’a pu comprendre sa structure politique et sociale aussi complexe que toi. Derrière ton génie et ta créativité se cachent une inquiétude et une souffrance qui découlent de ta conscience illimitée des problèmes sans fin de ton pays. « Un pays de la taille du Liban n’a pas le droit d’avoir tellement de problèmes », disais-tu dans le programme Hiwar el-omor au début des années 1990.
Et peut-être que tes entrevues médiatiques sont ce que je suivais le plus avec passion, où la dialectique des idées profondes se distingue par le modèle humoristique satirique.
Ziad, tu as été un modèle pour notre génération, tu as inventé un style de conversation et d’humour, et tu as développé avec le temps un quasi-dictionnaire de phrases et de mots que nous avons mémorisés par cœur, et aucun d’entre nous ne peut que citer certains de ces mots.
Malgré la tristesse et la colère, je te dis en toute franchise : je suis heureux d’avoir vécu à ton époque. Nous avons pris plaisir à écouter ta musique, à regarder tes pièces de théâtre et à suivre tes rencontres et tes idées, et surtout ta critique pointue.
Ziad, tu ne ressembles pas à la plupart de ceux qui sont venus présenter leurs condoléances. Toutefois ils sont tous venus parce qu’ils se considèrent comme hors de portée de ta critique, ce n’est pas dirigé vers eux, c’est pour les « étrangers » !
Les gens simples, laïcs, patriotes, loin du luxe, des prétentions trompeuses, de la « silicone » et des perruques, les gens qui t’aimaient sincèrement sans intérêt personnel, la plupart d’entre eux étaient là sous un soleil brûlant, attendant des heures devant l’hôpital pour te dire au revoir, mettre une rose sur ton cercueil et soulever ta photo, même sur la couverture d’un journal. Tu les as aimés et tu avais choisi de rester près d’eux à Beyrouth, en particulier dans la région de Hamra, où règne l’atmosphère de sécularisation, de culture, d’art et de liberté.
Tu étais de gauche jusqu’à la moelle dans tes pensées et tes positions politiques, dans ta tenue vestimentaire simple et ascétique, dans tes relations sociales et dans ta grande humilité. Et tu as gardé tes convictions jusqu’au bout et tu n’as pas changé.
Moine de musique, imam des cyniques, tu étais le plus « bohème » parmi nous dans ta vie personnelle, cependant tu étais le plus posé dans ton positionnement politique. Ta norme nationale est claire, droite et sans équivoque.
Pour notre cher État qui n’a pas décrété le deuil national de ton âme, nous disons : l’héritage de Ziad Rahbani doit être ajouté aux programmes scolaires, aux programmes du Conservatoire national et aux archives de la Bibliothèque nationale. Sans oublier à part l’avenue récemment nommée Ziad Rahabani, qu’une des rues principales de Ras Beyrouth devra porter son nom. Ce serait un des moindres hommages…
Au revoir, Ziad... merci pour tout ce que tu as donné et merci d’être passé par cette existence.
Montréal
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

