Un drapeau du Hezbollah dans les ruines d'un bâtiment bombardé par Israël, dans le Hermel, en novembre 2024. photo Mohammad Yassine / L'Orient-Le Jour
Le Hezbollah a accusé mercredi le gouvernement libanais dirigé par Nawaf Salam d’avoir commis « un péché grave » en fixant à la fin de l'année de délai pour récupérer le monopole sur les armes et donc désarmer le parti chiite et d'autres groupes armés, déclarant qu'il ferait « comme si cette décision n’existait pas ».
La réunion très attendue du cabinet Salam sur le désarmement du Hezbollah, tenue mardi, s’est conclue avec la décision gouvernementale de mandater l'armée libanaise d'établir un plan, d'ici la fin du mois d'août, pour récupérer le monopole des armes aux mains de l'État avant la fin de l'année 2025. Une nouvelle réunion sur le sujet, et notamment sur la réponse libanaise aux propositions américaines pour assurer la mise en œuvre des modalités du cessez-le-feu avec Israël, doit avoir lieu jeudi à 15h, a confirmé le Grand Sérail dans un communiqué.
La décision gouvernementale avait provoqué le départ de la salle de réunion de la ministre de l’Environnement Tamara el-Zein et du ministre de la Santé Rakan Nassereddine, tous deux affiliés au Hezbollah, tandis que le ministre du Développement administratif, Fadi Makki, était resté, selon une source politique citée par L’Orient-Le Jour.
Selon le Hezbollah, « cette décision constitue une violation claire du Pacte national et contredit la déclaration ministérielle du gouvernement, qui stipule au paragraphe cinq ce qui suit : « Le gouvernement s’engage, conformément au Document d’accord national adopté à Taëf, à prendre toutes les mesures nécessaires pour libérer tous les territoires libanais de l’occupation israélienne, à étendre la souveraineté de l’État sur l’ensemble de son territoire uniquement par ses propres moyens, et à déployer l’armée libanaise dans la zone frontalière libanaise reconnue internationalement » ».
« Dictée par l’émissaire américain »
« Cette décision est le résultat des diktats de l’émissaire américain [Tom] Barrack. Elle sert entièrement les intérêts israéliens et laisse le Liban exposé à l’ennemi israélien sans aucun moyen de dissuasion », a poursuivi le Hezbollah. « Le gouvernement a totalement ignoré l’engagement pris par le président de la République, le général Joseph Aoun, dans son discours d’investiture, dans lequel il a déclaré : 'Mon engagement est d’appeler à une discussion sur une politique de défense globale dans le cadre d’une stratégie de sécurité nationale aux niveaux diplomatique, économique et militaire, permettant à l’État libanais — je répète, à l’État libanais — d’éliminer l’occupation israélienne et de repousser son agression sur tous les territoires libanais' ».
« Ce que le gouvernement a décidé s’inscrit dans une stratégie de capitulation et constitue un abandon manifeste de la souveraineté du Liban », a estimé le Hezbollah. Il a toutefois indiqué « rester ouvert au dialogue », et a réclamé une fois de plus la fin des attaques israéliennes sur le Liban, le retrait de l'armée israélienne, la libération des prisonniers et la reconstruction ». « Nous sommes prêts à discuter d’une stratégie de sécurité nationale, mais pas sous l’ombre de l’agression », a insisté le parti.
De son côté, le mouvement chiite Amal, allié du Hezbollah, a déploré mercredi que depuis le cessez-le-feu, Israël « n’a cessé de violer l’accord et continue son agression, en lançant des frappes aériennes, en procédant à des assassinats par drones, en violant l’espace aérien libanais et en maintenant son occupation sur de vastes zones du territoire libanais ». « De plus, il empêche les habitants des villages frontaliers de retourner chez eux, après la destruction totale de leurs maisons ». « Il aurait été plus approprié que le gouvernement libanais — qui se précipite pour offrir de nouvelles concessions gratuites à l’ennemi israélien par le biais de nouveaux accords — consacre plutôt ses efforts à consolider le cessez-le-feu et à mettre fin à la machine de mort israélienne, qui a jusqu’à présent coûté la vie à des centaines de citoyens libanais, faisant de nombreux morts et blessés », a conclu le communiqué. Selon un décompte de L'Orient-Le Jour, basé sur des chiffres de l'ONU et du ministère de la Santé, au moins 292 personnes ont été tuées dans des attaques israéliennes, frappes et tirs, depuis l'entrée en vigueur de la trêve le 27 novembre dernier.
Fadi Makki, seul ministre chiite ne faisant pas parti de la quote-part du tandem Amal-Hezbollah, a déclaré avoir « exprimé sa réserve dans le cadre institutionnel, à la table du Conseil des ministres, précisément sur l’aspect lié à la fixation d’un délai » pour le désarmement du Hezbollah, dans un message publié sur X mardi. « Ma position découle d’une conviction profonde que ces débats doivent se poursuivre avec calme et responsabilité, de manière à garantir l’intérêt de tous les Libanais et à répondre à leurs inquiétudes légitimes » a-t-il expliqué.« Les armes sont incompatibles avec la construction de l’État »
Décision « historique »
Les réactions saluant la décision gouvernementale se sont également succédé au cours de la journée. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, a affirmé sur X que « la décision du gouvernement constitue une étape importante sur la voie de la construction de l’État et du monopole des armes, dans l’espoir que la proposition américaine soit approuvée jeudi, à l’unanimité ou du moins à une large majorité ». « La construction de l’État n’est pas la victoire d’un camp sur un autre, mais un projet pour le Liban et pour tous les Libanais », a-t-il ajouté.
De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, de la quote-part des Forces libanaises (FL) au gouvernement, a également qualifié la décision « d'historique », estimant qu'elle « répond aux attentes du peuple libanais ». « Nous disons au peuple et aux communautés internationale et arabe de façon claire : cette décision et décisive et finale, et nous ne reviendrons pas dessus ».
Le bureau de presse des FL a, lui, souligné que cette décision aurait dû être prise depuis longtemps étant donné qu'elle est prévue dans de nombreux textes comme l'accord de Taëf, les résolutions 1559 et 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU et l'accord de cessez-le-feu de novembre dernier. Il a critiqué le fait que le camp du Hezbollah a réagi en « déversant sa colère contre le président de la République, qui n'a fait que rester fidèle à son discours d'investiture, et contre le Premier ministre, qui n'a fait que rester fidèle à la déclaration ministérielle ». « Le Conseil des ministres du 5 août a mis le Liban sur la voie du retour à un État réel et normal », ont encore estimé les FL.
Le ministre de l’Agriculture, Nizar Hani, a lui indiqué qu’« il n’y a rien de nouveau ni de surprenant dans la séance du Conseil des ministres qui s’est tenue hier et se poursuivra demain, puisque tout ce qui est discuté s’inscrit dans le cadre d’un débat national qui dure depuis plusieurs mois ». « La discussion lors de la séance d’hier était calme et constructive, sans aucune confrontation », a-t-il ajouté. Niant que le gouvernement se soit « retourné contre l'accord de Taëf » il a rappelé que sa « la mission est de mettre en œuvre la décision ministérielle, à laquelle toutes les parties se sont engagées devant le peuple libanais ». Il a par ailleurs souligné la nécessité pour le Liban d’« avancer vers une phase de redressement et de développement, plutôt que de rester dans une impasse qui a contribué à l’effondrement économique ».
Le mufti de la République libanaise, le cheikh Abdellatif Deriane, plus haute autorité sunnite du pays, a téléphoné à Nawaf Salam, saluant la dernière décision du gouvernement « dans l’intérêt du Liban et des Libanais », rapporte l'Agence nationale d'Information (ANI, officielle).
Le Bureau politique du parti Kataëb, présidé par son chef, le député Samy Gemayel, a également félicité le cabinet, qualifiant la décision « d'historique ». Elle « met le Liban sur la voie de la restauration de sa souveraineté et place l’État sur la voie de la reprise de sa liberté de décision ». Il a toutefois mis en garde contre toute tentative d’aborder cette décision de manière négative ou de continuer à recourir à l’intimidation et à la coercition, affirmant que « ces temps sont révolus et qu’il ne sera plus permis d’y revenir sous quelque prétexte que ce soit. »
« Le sort de l’armement de la résistance est un enjeu pressant », a pour sa part estimé le Conseil politique du Courant patriotique libre, présidé par Gebran Bassil, rappelant les engagements du Liban dans l’accord de cessez-le-feu, le discours d’investiture présidentielle et la déclaration ministérielle. Le CPL a réaffirmé sa position en faveur d’un transfert des armes du Hezbollah à l’armée libanaise, dans le but de la« renforcer (sa capacité) a défendre le territoire », tout en rejetant leur destruction.
Enfin, le Conseil des évêques maronites, dans une déclaration publiée à l’issue de sa réunion mensuelle à la résidence patriarcale d’été de Dimane, sous la présidence du patriarche maronite Bechara Raï, a déclaré qu’il avait « accueilli avec grand intérêt les décisions du gouvernement libanais, en particulier celle de rendre la possession d’armes exclusive à l’État ». Les prélats ont vu dans cette décision un pas vers la construction d’un « État fort et ordonné, étendant sa souveraineté sur l’ensemble du territoire libanais, libre de toute entité imposant sa volonté à une autre ».
Par ailleurs, selon des propos rapportés par des médias locaux, l’émissaire américain Tom Barrack a indiqué, lors d’une rencontre avec des journalistes, que « les États-Unis sont prêts à jouer le rôle de médiateur avec Israël, à une seule condition : que le gouvernement libanais déclare explicitement qu’il ne peut y avoir qu’une seule armée au Liban, et qu’il s’engage à un plan de désarmement du Hezbollah d’ici la fin de l’année ». M. Barrack a affirmé que « l’Amérique ne viendra pas déployer des Marines sur le terrain pour faire ce travail à la place de l’État libanais. Ce n’est pas l’objectif de (Donald) Trump, ni la mission de qui que ce soit ». Il a ajouté : « Les pays du Golfe ont dit : ‘Si vous prenez ces mesures, nous viendrons dans le sud du Liban, nous financerons une zone industrielle, des opérations de reconstruction et la création d’emplois. Ce sera le point de départ de tout ce qui suivra ».


L'argument selon lequel le désarment du Hezbollah entrainerait de facto le Liban à ne plus être capable de se protéger vis à vis de l'agresseur Israélien ne tient plus la route. En effet, Il faut rendre à l'évidence avec tout l'arsenal qu'il avait il n'a rien pu faire face à Israël. Cet argument n'est donc plus valable. Au contraire il faut enlever toute raison à Israël d'attaquer le Liban en commençant par le désarmement du Hezbollah et la construction d'une souveraineté totale de l'Etat Libanais. Il est temps de commencer à construire la paix et de voir le pays ressurgir de ses cendres.
16 h 56, le 07 août 2025