D.R.
Shigeru Ban Builds a Better World d’Isadoro Saturno, Tra Publishing, 2023, 52 p.
À une époque où l’architecture succombe souvent au spectacle de la forme, l’œuvre et la pensée de Shigeru Ban (37e lauréat du prix Pritzker d’architecture, la distinction la plus prestigieuse de l’architecture contemporaine) s’imposent comme un phare de clarté éthique, d’inventivité matérielle et de conception centrée sur l’humain. Destiné aux enfants et aux familles, le livre Shigeru Ban Builds a Better World, écrit par Isadoro Saturno et illustré par Stefano Di Cristofaro, dresse un portrait accessible de cet architecte japonais dont l’œuvre incarne une synthèse rare entre durabilité et engagement social.
L’architecture comme pratique sociale
Au cœur du livre se trouve l’engagement indéfectible de Ban envers une architecture à vocation humanitaire. Là où de nombreux architectes construisent pour le pouvoir, le prestige ou le profit, Ban inscrit son travail à l’intersection du besoin et de la dignité. Sa déclaration « Même dans les zones sinistrées, je veux créer de beaux bâtiments. Je veux émouvoir les gens et améliorer leur vie » résume une éthique où la valeur esthétique et la responsabilité morale ne s’opposent pas, mais se renforcent mutuellement. L’implication de l’architecte dans les secours d’urgence – de Kobe au Rwanda – est un pilier central de sa pratique. Par le biais du Voluntary Architects’ Network, fondé en 1995, Ban a mobilisé étudiants et bénévoles pour concevoir et construire des abris d’urgence à partir de matériaux recyclables et disponibles localement. Le livre relate ces efforts avec une simplicité évocatrice, rendant visible le travail du soin architectural.
La matérialité radicale du papier
Souvent perçu comme fragile et éphémère, le papier – sous forme de tubes en carton industriel – devient, entre les mains de Ban, un vecteur de possibilités architecturales. Du Paper Arbor à la Paper Log House, en passant par la Paper Church, l’architecte redéfinit les potentialités de ce matériau. Peu coûteux, abondant, recyclable et solide, le papier possède des qualités idéales pour des interventions rapides dans les contextes post-catastrophe. Mais au-delà de sa fonction, Ban érige le papier en symbole d’humilité et d’ingéniosité : l’antithèse de la tendance à la démesure en architecture. Le livre invite à repenser l’architecture à partir des moyens les plus modestes.
Temporalité, permanence et architecture de la mémoire
Un concept marquant du livre réside dans la réflexion de Ban sur la permanence : « Un bâtiment en béton peut être temporaire s’il est vide. Un bâtiment en papier peut être permanent tant qu’on l’aime. » Cet aphorisme remet en question les approches conventionnelles de l’architecture en les réorientant vers l’affect et le sens. Ici, la valeur d’un bâtiment ne réside pas dans sa durabilité matérielle, mais dans sa capacité à susciter l’attachement et à répondre aux besoins de la communauté. Dans cette optique, les constructions de Ban ne sont pas de simples abris transitoires, mais des témoignages durables de solidarité, de modestie et de soin. Elles constituent des réponses spatiales à la perte et au déplacement, tout en portant le poids poétique de la mémoire et de l’appartenance.
Apprendre de Ban : pédagogie et responsabilité
L’implication de Ban auprès des étudiants en tant que collaborateurs dans la construction et partenaires dans ses projets humanitaires est une autre dimension mise en avant dans le livre. Dans une profession souvent marquée par la hiérarchie et le culte de la célébrité, sa volonté d’impliquer les étudiants comme co-créateurs témoigne d’une conviction profonde : celle que la pédagogie est une forme de pratique. Le livre affirme clairement que Ban considère l’enseignement comme une responsabilité sociale et que son approche inclusive de la transmission reflète celle de son architecture.
Accessible et ludique, Shigeru Ban Builds a Better World valorise la créativité et la responsabilité sociale en architecture. Il simplifie toutefois des enjeux complexes, en occultant les dimensions politiques des catastrophes ou la collaboration collective, mais initie avec succès une réflexion sur l’architecture engagée. Il reste cependant un bon point de départ pour éveiller chez les jeunes lecteurs un regard éthique et inventif sur l’environnement bâti.