Critiques littéraires Roman graphique

« Gaza », de Kerbaj : Un livre qui hurle

Par rapport aux précédents ouvrages de la même veine, Gaza marque une rupture qui est aussi une rupture par rapport à l’ensemble de l’œuvre de Kerbaj. Le sujet sans doute l’exigeait, ainsi que le drame qu’il exprime.

« Gaza », de Kerbaj : Un livre qui hurle

Depuis plus de vingt-cinq ans, Mazen Kerbaj développe une œuvre à nulle autre pareille. Bousculant les genres et les styles, ses livres oscillent entre l’autobiographie et la chronique de notre temps, dans une pratique qui parfois n’a plus rien à voir avec la BD, ou les comics, à quoi pourtant Kerbaj forcément se réfère. Construits en une succession de dessins à pleines pages, les ouvrages de Mazen Kerbaj n’ont pas de véritables fils narratifs, ils se déploient plutôt selon une logique que l’on pourrait appeler le développement thématique, une sorte de déclinaison en mille et une variantes d’un même sujet allant en s’approfondissant ou en se dramatisant. Un livre de l’auteur, paru il y a deux décennies déjà, s’intitulait 24 poèmes. Le titre n’était qu’à peine une boutade, parce que chaque page de Mazen Kerbaj fonctionne à la manière d’un poème, une entité à part entière, sans récit mais s’articulant à d’autres pour créer un ensemble cohérent. Tout le monde identifie aujourd’hui les personnages de Kerbaj, étrangement proches des portraits de Picasso, vus de profil et de face en même temps, avec toujours un élément du visage en excroissance – nez, lèvres ou yeux. Mais la créativité dans le dessin et l’usage du texte comme part intégrante de chaque planche fait de tout cela une matière ductile, un feu d’artifice de figures et de formes.

La pratique du dessin mélangé au texte est apparue de plus en plus prégnante dans les ouvrages au sein desquels Kerbaj construit une sorte de chronique de notre temps, tels Beyrouth, juillet-août 2006 ou Un an. Journal d’une année comme les autres. Et c’est évidemment dans cette lignée que l’on pourrait situer Gaza, originellement publié en anglais sous le titre Gaza in My Phone (OR Books) et paru dans la traduction française aux éditions Actes Sud au début de cette année. Il s’agit du recueil de dessins réalisés par Mazen Kerbaj autour de la guerre à Gaza et surtout de la catastrophe vécue par la population palestinienne de l’enclave depuis deux ans.

Par rapport aux précédents ouvrages de la même veine néanmoins, Gaza marque une rupture qui est aussi une rupture par rapport à l’ensemble de l’œuvre de Kerbaj. Le sujet sans doute l’exigeait, ainsi que le drame qu’il exprime. Les personnages emblématiques de Kerbaj ont disparu, comme s’ils étaient malgré tout liés à une manière grinçante de dire le monde d’aujourd’hui, mais que le grincement et la sardonique cruauté de l’ironie ne pouvaient plus être de mise ici. Et en effet, si Gaza ne grince pas, c’est parce que c’est un livre qui hurle. Il hurle la rage devant la mort des enfants, l’indifférence du monde, la lâcheté et l’ignominie des hommes qui gouvernent la planète, et devant l’impuissance où nous sommes de faire quoi que ce soit et de demeurer spectateurs accablés de l’inimaginable violence et de la déshumanisation imposée à un peuple entier.

Chaque page de Gaza est ainsi un cri à part entière, où dessins et textes, toujours tracés en traits épais, se partagent l’espace blanc. On suit les principales étapes de l’enfoncement de l’enclave palestinienne et sa population dans le malheur. Parfois même le dessin disparaît, le texte dit seul le désarroi, la rage, la révolte. Les moments les plus horribles et qui sont parvenus par bribes sur les réseaux sociaux ou via les rares reportages (morts d’enfants, désarroi des parents, amputations sans anesthésie, ciblages gratuits de civils désarmés, devenir cimetière de l’enclave) sont repris et questionnés, à partir d’un terrible sentiment d’impuissance. Car, et c’est toute l’originalité du propos, tout ici est rapporté du point de vue d’un homme qui assiste à ce drame de loin, depuis l’Allemagne où il habite, sidéré, forcé de vivre sa vie normale loin du charnier, mais qui s’interroge sur ce que poursuivre une vie normale dans ces conditions veut dire. Et ces interrogations, cette sidération, sans jamais la moindre bribe de pathos, sont si parfaitement, si justement racontées que le livre semble le reflet exact de l’insondable indignation de chacun face au spectacle quotidien de l’horreur.

Gaza se lit d’une traite, on avance à chaque page un peu plus dans les profondeurs d’un cauchemar et on en ressort littéralement sonné.


Gaza de Mazen Kerbaj, traduit de l’anglais par Charlotte Woillez, Actes Sud BD, 2025, 128 p.

Depuis plus de vingt-cinq ans, Mazen Kerbaj développe une œuvre à nulle autre pareille. Bousculant les genres et les styles, ses livres oscillent entre l’autobiographie et la chronique de notre temps, dans une pratique qui parfois n’a plus rien à voir avec la BD, ou les comics, à quoi pourtant Kerbaj forcément se réfère. Construits en une succession de dessins à pleines pages, les ouvrages de Mazen Kerbaj n’ont pas de véritables fils narratifs, ils se déploient plutôt selon une logique que l’on pourrait appeler le développement thématique, une sorte de déclinaison en mille et une variantes d’un même sujet allant en s’approfondissant ou en se dramatisant. Un livre de l’auteur, paru il y a deux décennies déjà, s’intitulait 24 poèmes. Le titre n’était qu’à peine une boutade, parce que chaque page de...
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