Critiques littéraires

L’improvisation, vibration vitale

L’improvisation, vibration vitale

Rébétissa de David Prudhomme, Futuropolis, 2025, 112 p.

Rébétissa est une suite que l’on n’attendait pas forcément. Le premier volume, Rébétiko, paru il y a seize ans, semblait se suffire à lui-même. Avec sa narration libre et sa structure organique, il s’était imposé comme un classique, acclamé par la critique : une longue balade dans les jours et les nuits d’un groupe de musiciens jouant cette musique populaire grecque, où l’esprit et les corps se mêlaient dans une danse narrative. Le dessin de David Prudhomme s’appuyait sur ses solides qualités pour se libérer des carcans rigides et donner, à tort ou à raison, un sentiment d’improvisation virtuose.

Et voici donc que seize années plus tard, l’auteur transforme son récit en diptyque, en publiant Rébétissa. Cette fois, le récit s’ouvre sur un retournement lié à l’Histoire avec un grand H. Le gouvernement autoritaire de Ioannis Metaxas, ayant entendu dire qu’une chanson de rébétiko tournait en dérision la fille du président, décide tout de go d’interdire le genre. Des agents sont envoyés dans les bars pour s’assurer que la consigne est respectée.

Face à cette censure, les membres du groupe réagissent chacun à leur manière. L’un veut tout arrêter, fidèle à son art. L’autre accepte de s’adapter, quitte à changer son répertoire. Une troisième envisage même de partir à l’autre bout du monde, rêvant d’exporter le rébétiko là où il serait accepté. Et, en toile de fond, l’idée que toute décision pourrait mettre en danger la survie même du café qui emploie le groupe.

Rébétissa résonne comme un pendant féminin du premier volume. Il se centre en effet sur Béba et Marika, deux demi-sœurs, chanteuses du groupe, liées par la musique autant que par une relation complexe. Comme dans Rébétiko, la structure du récit échappe à tout formatage linéaire. Elle épouse les pulsations du cœur, des corps, des rêves. Ici, ce n’est pas tant l’intrigue qui guide le lecteur, mais l’instinct des personnages : l’appel de la musique, les désirs, les tensions, les attirances.

David Prudhomme fait une nouvelle fois preuve d’une maîtrise impressionnante. Son trait, léger, noir et dansant, est accompagné d’ombres au crayon qui donnent chair et volume aux personnages et aux décors. Deux éditions accompagnent d’ailleurs la sortie : une édition classique en couleurs, accompagnée d’une réédition du premier volume avec des couvertures qui se répondent  ; et une édition en noir et blanc, au format à l’italienne, qui rend hommage au travail des gris et permet de savourer les dessins dans leur pleine ampleur. Les deux sont belles, mais à choisir, c’est cette seconde version que nous recommandons tant elle nous rapproche du geste premier de l’auteur.

Au-delà du remarquable travail graphique, saluons aussi l’écriture. Les dialogues sont finement ouvragés, mêlant langage parlé et réparties fines. C’est aussi par les mots que les personnages prennent corps : typés, incarnés et vibrants.

Rébétissa prolonge à merveille l’univers de Rébétiko, avec la même exigence. Prudhomme nous rappelle qu’en bande dessinée, la musique peut aussi se lire.

Ralph Doumit

Rébétissa de David Prudhomme, Futuropolis, 2025, 112 p.Rébétissa est une suite que l’on n’attendait pas forcément. Le premier volume, Rébétiko, paru il y a seize ans, semblait se suffire à lui-même. Avec sa narration libre et sa structure organique, il s’était imposé comme un classique, acclamé par la critique : une longue balade dans les jours et les nuits d’un groupe de musiciens jouant cette musique populaire grecque, où l’esprit et les corps se mêlaient dans une danse narrative. Le dessin de David Prudhomme s’appuyait sur ses solides qualités pour se libérer des carcans rigides et donner, à tort ou à raison, un sentiment d’improvisation virtuose.Et voici donc que seize années plus tard, l’auteur transforme son récit en diptyque, en publiant Rébétissa. Cette fois, le récit s’ouvre sur un...
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