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Rousseau : rebelle insoumis au regard infini

Rousseau : rebelle insoumis au regard infini

Le buste de Jean-Jacques Rousseau à l’île Saint-Pierre dans le canton de Berne en Suisse. Photo d’illustration Bigstock

Au cœur du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau se distingue comme un écrivain à la fois paradoxal et original. Autodidacte accompli, ne devant ses connaissances qu’à lui-même, il illumine le siècle des Lumières par son esprit visionnaire et ses idées révolutionnaires. Ses réflexions avant-gardistes bousculent les opinions, dérangent les convictions et ébranlent les conventions. Qui donc est ce rebelle insoumis au regard infini ?

Rousseau naît en 1712 dans le beau quartier de la vieille ville de la République de Genève, où résident les grandes familles de la cité. Sa mère meurt quelques jours après sa naissance. Dans Les Confessions, Rousseau écrit : « Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. » Le jeune Rousseau grandit dans l’atelier de son père qui est horloger. En 1717, son père déménage de la raffinée « Genève d’en haut » pour s’installer dans l’ouvrière et populaire « Genève d’en bas », plus précisément à Saint-Gervais, majoritairement habité par des artisans et des marchands.

Lorsque Rousseau a dix ans, son père a des démêlés avec la justice. Contraint de fuir, il confie son fils aux soins de son beau-frère. De dix à douze ans, le jeune garçon est placé en pension dans la campagne suisse, chez un pasteur. Puis, de douze à seize ans, il devient apprenti : d’abord brièvement chez un greffier, puis plus durablement chez un maître graveur qui lui inflige punitions et humiliations à répétition. À seize ans, il quitte Genève sur un coup de tête. C’est alors un jeune vagabond désemparé qui parcourt en zigzag des centaines de kilomètres en quête d’émancipation.

En 1728, Rousseau rencontre Benoît de Pontverre, un prêtre zélé dont la mission est de ramener les protestants genevois dans le giron catholique. Il envoie alors le jeune Rousseau à Annecy pour rencontrer la baronne Françoise-Louise de Warens, une récente convertie au catholicisme. Rousseau est fasciné par la beauté et la bonté de cette gracieuse femme qui lui offre d’abord la tendresse d’une mère puis ensuite l’allégresse d’une maîtresse. C’est vraisemblablement sous son influence qu’il accepte de se convertir au catholicisme.

Il s’ensuit alors des années d’errance, au cours desquelles il se déplace d’un endroit à l’autre au gré des circonstances. En 1734, il s’installe aux Charmettes, sur les hauteurs de Chambéry, dans une maison louée par Madame de Warens au marquis Joseph-François de Conzié. C’est dans ce cadre idyllique qu’il se livre à la flânerie et à la rêverie. Aussi, il se plonge avec ardeur dans la lecture grâce à la riche bibliothèque du marquis. Dans ses Confessions, il écrira : « Ici commence le court bonheur de ma vie, ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu... »

Parvenu à l’âge mûr de trente ans, Rousseau peine encore à décrocher un emploi à la hauteur de ses ambitions. Toutes les petites fonctions qu’il a exercées ne lui ont apporté ni vocation ni satisfaction, mais seulement déception et frustration. Il soumet alors à l’Académie des sciences de Paris un système original de notation musicale, espérant y trouver renommée et notoriété. Mais sa proposition est jugée peu novatrice, une idée similaire ayant déjà été présentée auparavant.

En plein siècle des Lumières, son avenir semble bien sombre. Il tente alors son va-tout en s’installant à Paris en 1743. Cette décision est providentielle car il y attire l’attention des cercles intellectuels grâce à sa remarquable curiosité intellectuelle. Finalement, la chance lui sourit : il est nommé secrétaire de l’ambassadeur de France à Venise. C’est une période d’insouciance durant laquelle il découvre, avec émerveillement, le lyrisme sublime de la musique italienne qu’il évoque en ces termes dans Les Confessions : « Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique : les richesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n’est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu’aucun cœur d’homme soit à l’abri. » Toutefois, son agréable séjour dans la Sérénissime prend fin prématurément en raison de conflits latents avec l’ambassadeur.

En 1744, de retour à Paris, il retrouve une vie ordinaire dans une modeste chambre d’hôtel, en contraste avec l’existence fastueuse qu’il menait à Venise. Il se lie d’amitié avec Diderot, éditeur du projet de l’Encyclopédie. Sous l’impulsion de ce dernier, il devient collaborateur de l’Encyclopédie, rédigeant de nombreux articles se rapportant principalement sur la musique.

Rousseau découvre sa vocation philosophique fortuitement, en 1749, sur la route de Vincennes, alors qu’il rend visite à Diderot, emprisonné. En chemin, il tombe par hasard sur une question posée par l’académie de Dijon pour son concours annuel : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? » Il décide d’y répondre et, dans son discours, soutient de manière formelle que les sciences et les arts, loin d’élever et de raffiner l’homme, contribuent à sa corruption et à sa déchéance. Malgré le contenu saugrenu de ses propos en porte-à-faux avec les idéaux du siècle des Lumières, il remporte le premier prix du concours de l’académie de Dijon en 1750. Cette reconnaissance le propulse soudainement vers la célébrité.

En 1752, il écrit et compose en quelques jours un opéra, Le Devin du village. Cet intermède musical connaît un succès fulgurant lors de sa représentation au château de Fontainebleau en présence du roi et de la reine de France. À la surprise générale, il refuse néanmoins une audience avec Louis XV, synonyme d’une pension royale en tant qu’artiste de cour. Il tient probablement à préserver sa liberté et sa sérénité, qu’il juge plus essentielles que l’abondance et l’opulence.

Animé d’une soif insatiable d’authenticité, il entame une profonde réforme personnelle en conformité avec ses opinions et convictions de « l’homme à l’état de nature ». C’est dans cet esprit de métamorphose qu’il décide de s’habiller humblement, d’abandonner sa perruque et de vivre de façon sommaire. C’est aussi dans cette quête viscérale de renouveau que Rousseau retourne brièvement à Genève en 1754 afin d’abjurer le catholicisme, de renouer avec le calvinisme et de recouvrer dans la foulée sa citoyenneté genevoise.

En 1755, il publie son second Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, en réponse à un nouveau concours de l’académie de Dijon. Il approfondit la pensée qu’il avait déjà développée dans son premier Discours sur les sciences et les arts en soutenant que la société, par son influence sordide, dépouille l’homme de sa bonté innée. Il plaide en faveur d’un retour aux vertus originelles de la nature, telles que la simplicité et l’humilité. Ce second discours, tout comme le premier, soulève une vive controverse au sein des milieux intellectuels.

En 1756, Rousseau désire se dévouer corps et âme à ses travaux philosophiques. Il quitte donc Paris, « ville de bruit, de boue et de fumée », pour s’installer à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale. Madame d’Épinay, sa bienfaitrice, fait spécialement aménager pour lui une charmante maisonnette, appelée l’Ermitage, située à l’orée de la forêt de Montmorency. La sérénité des lieux lui offre un refuge propice à la réflexion. Il souhaite également prendre ses distances avec les encyclopédistes, notamment son ami Diderot, en raison de divergences croissantes d’opinions.

Une fécondité littéraire

En 1757, un scandale impliquant Rousseau avec Sophie d’Houdetot (cousine germaine et belle-sœur de Madame d’Épinay), le contraint à quitter l’Ermitage. Il s’installe non loin de là, au Mont-Louis, où le maréchal de Luxembourg lui offre l’hospitalité dans une résidence dépendant du château de Montmorency. C’est dans ce lieu paisible qu’il connait une spectaculaire fécondité littéraire.

En 1761, il publie un roman épistolaire, La Nouvelle Héloïse, une histoire d’amour passionnelle entre une jeune noble et son précepteur, un roturier. Dans ce récit précurseur du style romantique, Rousseau s’inspire vraisemblablement de sa déception amoureuse avec Sophie d’Houdetot. Il en profite pour dénoncer les inégalités sociales tout en exaltant les vertus de la simplicité et de l’humilité. Considéré par l’Église comme impie, le roman rencontre néanmoins un retentissant succès à travers toute l’Europe.

En 1762, il fait paraître Du Contrat social, un manifeste politique et philosophique dans lequel il ne s’adresse pas nécessairement aux élites des salons littéraires, mais surtout au citoyen ordinaire. Il y soutient qu’aucune nation ni institution ne peut fonctionner de manière acceptable et équitable sans un pacte social fondé sur des principes consensuels tels que l’égalité, la fraternité et la solidarité. Il va jusqu’à affirmer que la volonté du peuple doit primer sur toute autre considération. Dans une époque marquée par de profondes divisions sociales, une telle vision souverainiste et égalitariste constitue, aux yeux de l’ordre établi, un véritable crime de lèse-majesté.

Comme si cela ne suffisait pas, Rousseau poursuit sur sa lancée en publiant Émile ou De l’éducation en 1762, un traité éducatif dans lequel il imagine le personnage d’Émile, un enfant dont il aurait la charge. L’ouvrage reprend l’idée maîtresse chère à Rousseau : l’enfant naît intrinsèquement bon. Il doit donc grandir de manière autonome à l’abri des interventions d’adultes déjà corrompus par l’influence insidieuse d’une société pernicieuse. Cette approche pédagogique, fondée sur le laisser-faire dans le développement sain de l’humain, est si radicale et originale qu’elle réunit dans une même aigreur et une même fureur deux camps pourtant aux antipodes idéologiquement, les ecclésiastiques et les encyclopédistes.

Les ouvrages de Rousseau sont à la fois scandaleux et dangereux. Il est d’autant plus redoutable qu’il possède une arme imparable : sa plume, qu’il manie avec une finesse sans pareil. C’est par elle qu’il formule des idées élégantes et percutantes pour éclairer la raison et stimuler la réflexion. Par elle encore, il déploie un lyrisme à la fois sublime et intime pour exalter l’imagination et aiguiser l’inspiration. C’est aussi par son entremise qu’il façonne un style fluide et limpide pour enchanter le cœur et subjuguer le lecteur. Enfin, c’est par son biais qu’il enfante une prose lumineuse et harmonieuse pour séduire l’esprit et ravir l’ouïe.

Contraint de fuir en raison d’un mandat d’arrêt lancé contre lui, Rousseau se dirige vers Genève, mais la petite République le déclare persona non grata. Outre ses idées subversives, les autorités genevoises ne souhaitent pas s’attirer l’ire du Royaume de France. Amer face aux traitements qu’il a subis dans sa patrie natale, Rousseau finit par renoncer à sa citoyenneté genevoise, dont il était pourtant fier. Il trouve alors refuge dans le village de Môtiers, situé dans la principauté de Neuchâtel, une contrée placée sous la souveraineté du roi de Prusse, Frédéric II. C’est dans ce nouveau cadre champêtre qu’il reprend ses longues randonnées, en communion avec une nature apaisante et bienveillante. Il en profite également pour se consacrer à la botanique, sa grande passion.

En 1765, des villageois ameutés jettent des pierres contre sa résidence. Il quitte donc Môtiers et se réfugie sur l’île de Saint-Pierre, au cœur du lac de Bienne. Le charme naturel de ce havre de paix l’émeut profondément. Le Rousseau penseur politique semble avoir cédé la place au Rousseau rêveur poétique. Cependant, son séjour ne durera que six semaines. Il sera expulsé par les autorités locales.

En 1766, Rousseau accepte l’invitation du philosophe David Hume à séjourner en Angleterre. C’est sur cette terre anglo-saxonne qu’il entame la rédaction de son ouvrage autobiographique Les Confessions. Toutefois, en proie à un vif sentiment de persécution, il rompt avec Hume et retourne incognito en France l’année suivante. En 1770, il achève la rédaction des Confessions et réintègre officiellement Paris. Il s’installe alors rue Plâtrière (rebaptisée rue Jean-Jacques-Rousseau en 1791). Il est toléré dans la capitale à condition de s’abstenir de toute publication ou provocation. Ne disposant que de maigres ressources, il subvient à ses besoins en reprenant son activité de copiste de partitions musicales.

Son grand souhait est de publier Les Confessions afin de réhabiliter sa réputation mais il n’y parvient pas car il se heurte à la censure. Il se résout à en lire, des heures durant, des extraits de son œuvre dans les salons. Cette mise à nu excentrique et impudique suscite un silence consterné de la part de l’auditoire. À la suite de l’intervention de personnalités influentes, les autorités lui défendent, dès 1771, de se livrer à ce genre de lectures publiques.

En 1772, Rousseau entreprend la rédaction d’un nouvel ouvrage introspectif, Les Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques, qu’il achèvera en 1776. Il se consacre ensuite à l’écriture de son ultime œuvre, Les Rêveries du promeneur solitaire, qu’il laissera inachevée. Il rend l’âme en juillet 1778, dans un pavillon du domaine d’Ermenonville, tel un rebelle insoumis qui aura aimé les hommes « en dépit d’eux-mêmes ».

De son vivant, Rousseau suscita les émotions les plus ardentes et les réactions les plus violentes. Après sa mort, sa philosophie politique, économique et pédagogique sera jugée trop utopique pour être mises en pratique. Néanmoins, sa noble pensée humaine aura une influence durable et incommensurable sur plusieurs générations et civilisations, notamment sur la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Kant ne s’y trompait pas lorsqu’il le désignait comme le « Newton du monde moral ».


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Au cœur du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau se distingue comme un écrivain à la fois paradoxal et original. Autodidacte accompli, ne devant ses connaissances qu’à lui-même, il illumine le siècle des Lumières par son esprit visionnaire et ses idées révolutionnaires. Ses réflexions avant-gardistes bousculent les opinions, dérangent les convictions et ébranlent les conventions. Qui donc est ce rebelle insoumis au regard infini ?Rousseau naît en 1712 dans le beau quartier de la vieille ville de la République de Genève, où résident les grandes familles de la cité. Sa mère meurt quelques jours après sa naissance. Dans Les Confessions, Rousseau écrit : « Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. » Le jeune Rousseau grandit dans l’atelier de son père qui est...
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