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Culture - Installation

Avec « The Widows », Alfred Tarazi éclaire le refoulé et lance l’espace Blue Rose

Artiste protéiforme obsédé par la mémoire du monde arabe, celle du Liban en particulier, Alfred Tarazi inaugure Blue Rose, un projet culturel transgénérationnel initié par l’activiste Caroline Tarazi.

Avec « The Widows », Alfred Tarazi éclaire le refoulé et lance l’espace Blue Rose

Des visiteurs admirant l'installation d'Alfred Tarazi dans l'espace Blue Rose. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste

Le lieu est minuscule, une trentaine de mètres carrés avec une mezzanine. Il s’accote au versant ouest de la rue Chéhadé qui grimpe de Tabaris, en face du Wine bar qui peine à retrouver ses inconditionnels de naguère. D’ailleurs, le propriétaire de cet ancien dépôt, Walid Ataya, se réjouit de voir la rue ainsi s’animer et apporte au projet qui s’y développe son plein soutien. Caroline Tarazi voit bien plus grand que les trois murs de cet espace congru. Elle vient d’y lancer, sous le nom très rock de « Blue Rose », une plateforme culturelle ouverte à toutes les disciplines artistiques. Son objectif est de favoriser l’émergence de nouveaux talents en collaboration avec des artistes confirmés. Et c’est avec une exposition de l’artiste multidisciplinaire Alfred Tarazi, son allié comme on le dit des cousins – mais aussi son premier « résident » – , qu’elle inaugure en force l’aventure.

Alfred Tarazi avec ses conteneurs de parfums perforés, soudés en forme de ville fortifiée. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste
Alfred Tarazi avec ses conteneurs de parfums perforés, soudés en forme de ville fortifiée. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste


Dans les déchetteries, l’or des rêves

Alfred Tarazi retrace entre ruines et déchets les ruptures et les romances du monde arabe. Voilà vingt ans qu’il collecte en mode obsessionnel la matière de ses œuvres : des archives rares qui constituent le vocabulaire de son langage artistique. Au-delà de ses boîtes à cylindres qui déroulent des collages numérisés d’anciennes coupures de presse et de photos jaunies, l’artiste, né en 1980, fouille les cendres d’une mémoire collective refoulée jusqu’aux os de l’oubli. L’ « ombre » au sens junguien qu’il révèle se manifeste entre histoire et mythes. « Un acte poétique de préservation historique », commente-t-il face à des œuvres denses, entre vidéo, photographie, sculpture, installations et films. Formé dans le contexte sombre de la guerre civile libanaise, le langage visuel de Tarazi interroge la manière dont la mémoire est enregistrée, manipulée, mythifiée ou oubliée. Ses œuvres immersives brouillent les frontières entre souvenirs personnels et archives nationales, où l'histoire et le mythe s'entrechoquent et où le passé non résolu résonne au présent. Où trouver les déversements et les petits secrets d’une ville sinon dans les déchetteries ? Alfred Tarazi hante celle de Sabra où, entre cannettes compressées et filtres de moteurs usagés, il trouve l’or de ses rêves.

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Les formes et le verbe d’une ville endeuillée

À l’entrée de Blue Rose se dresse la silhouette de ce qui ressemble à une ville fortifiée. Des contenants de parfums cylindriques, en aluminium perforé, soudés entre eux, s’élèvent à la manière d’une cité abandonnée. L’exposition s’intitule « The Widows », les veuves. « Cela parle du deuil d’une ville », commente Alfred Tarazi. Avant de traverser l’espace au fond duquel trône la forme en alu d’un théâtre phénicien dont les plans ont été retracés par Charles Corm, on s’arrête devant ce monument mystérieux, angoissant par l’absence de vie à laquelle il donne forme. Il est entouré de tableaux en relief où l’on distingue des cloisons latérales entourant un astre provenant du culot des contenants de parfums. Le fond est en corten, plaque de métal rouillé, les cloisons, également en métal rouillé, reproduisent des frises d’arcades de l’architecture libanaise.

Cette scénographie accueille de petits personnages en bronze vert-de-gris, coulés dans des moules ayant servi à la famille Tarazi dans sa vaste œuvre artisanale. Dans cet alignement de petits temples en deux tailles et plusieurs variations, on est attiré par des tiges d’argent penchées dans la parfaite expression d’une douleur silencieuse. « Du cuivre galvanisé », explique Alfred Tarazi qui a demandé à un artisan de laisser ces tiges dans leur bain d’argent entre deux électrodes, deux ans durant, « pour voir ce que cela donnerait ». Le résultat est surprenant : des accumulations globuleuses et anthropomorphes dessinent des corps en prière et des têtes d’extraterrestres : les veuves des villes blessées. Chaque cadre est gravé d’un vers extrait d’un poème de Tarazi qui en compte 18 : « Lune immobile/ Tandis que la ville s’efface/ Des veuves s’embrassent/ Dans un paysage en ruine/ Lune immobile/ Là où des villes s’élevaient/ Elles portent le deuil/De l’absence de l’homme/Lune immobile/ Pour s’en souvenir/ Le bruit lointain du vivant/Murmures et hurlements/Veuves penchées/ Portant la mémoire de la vie/La folie de la construction/La brume alcoolisée des vivants/ La chute de l’homme/ Lune immobile. »

"Beirut Zoo", une "boîte" tarazienne en forme de théâtre phénicien, déroulant un épisode de la guerre civile. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste
"Beirut Zoo", une "boîte" tarazienne en forme de théâtre phénicien, déroulant un épisode de la guerre civile. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste


Violence atone et cynisme innocent

Le théâtre phénicien chromé, dernier-né de ces boîtes à sortilèges chères à Alfred Tarazi, s’intitule « Beirut Zoo » et sa thématique bouscule violemment. Au milieu d’un déroulement d’images émerge celle du leader et président charismatique Bachir Gemayel. Il est entouré d’une cavalcade de zèbres et de divers animaux sauvages. La signification fait partie de ces cauchemars qu’on voudrait garder bien enfouis dans les placards : en 1982, peu avant son élection à la présidence de la république, Bachir a promis à Ariel Sharon, alors Premier ministre de l’État hébreu, qui lui reprochait la tiédeur de sa coopération, de transformer les camps palestiniens de Sabra et Chatila, l’un en zoo, l’autre en parking. Voilà. Certains contextes réveillent en vous un inconnu. Tout en bas de l’œuvre, on peut dérouler une bande perforée où courent des combattants. Elle joue sur une boîte à musique, en notes enfantines, la mélodie de Li Beirut. Il y a dans la démarche de Tarazi une violence atone, un cynisme innocent qui appelle simplement à la catharsis. Sa goutte d’eau de colibri pour la santé mentale collective.

Des "Veuves" en tuyaux de cuivre, culot de conteneur à parfum et autres déchets industriels. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste
Des "Veuves" en tuyaux de cuivre, culot de conteneur à parfum et autres déchets industriels. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste


Cette rouille qui vous colle au cœur

Sur la mezzanine, une vidéo hypnotique déroule une animation en images superposées des œuvres exposées. Entre collages et éclairages, le même astre de fer blanc se lève sur les mêmes arcades agrandies, révélant leurs multiples formes. Une dystopie dont on ne sait si elle est obscure ou radieuse et qui soulève une sourde mélancolie sans autre origine que cette lune creuse et ces fenêtres rouillées, ces tiges en forme de femmes en larmes et cette rouille qui vous colle au cœur. Une exposition puissante et salutaire qui donne le coup d’envoi d’un projet culturel prometteur. À l’intention d’une nouvelle génération moins anesthésiée que les précédentes.

Le lieu est minuscule, une trentaine de mètres carrés avec une mezzanine. Il s’accote au versant ouest de la rue Chéhadé qui grimpe de Tabaris, en face du Wine bar qui peine à retrouver ses inconditionnels de naguère. D’ailleurs, le propriétaire de cet ancien dépôt, Walid Ataya, se réjouit de voir la rue ainsi s’animer et apporte au projet qui s’y développe son plein soutien. Caroline Tarazi voit bien plus grand que les trois murs de cet espace congru. Elle vient d’y lancer, sous le nom très rock de « Blue Rose », une plateforme culturelle ouverte à toutes les disciplines artistiques. Son objectif est de favoriser l’émergence de nouveaux talents en collaboration avec des artistes confirmés. Et c’est avec une exposition de l’artiste multidisciplinaire Alfred Tarazi, son allié comme on le dit des cousins...
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